Il chante le concombre, le moringa, le curcuma. Il rappe les bienfaits de la mangue avec la même précision qu’un diététicien et la même ferveur qu’un griot. Macka B, figure du reggae britannique depuis plus de quarante ans, construit patiemment une œuvre double : musicale et nutritionnelle. Pourtant, ni la scène reggae ni le monde du bio ne semblent vraiment savoir quoi faire de lui.
Un homme de Wolverhampton, une mission mondiale
Christopher MacFarlane, dit Macka B, est né à Wolverhampton de parents jamaïcains immigrés en Angleterre. Rien, dans cette trajectoire ouvrière des Midlands, ne laissait prévoir qu’il deviendrait l’un des pédagogues alimentaires les plus viraux de la décennie. Après l’école, il décroche un apprentissage technique chez Ever Ready, mais la fermeture de l’usine met fin à cette première vie professionnelle — ce qui s’avère, avec le recul, une bénédiction. Il se tourne vers le sound system, le toasting, et vers Rastafari, foi qui va structurer toute son existence. C’est à seize ans qu’il devient végétarien, au moment où il commence à découvrir la livity ital : « Je mangeais de la viande et je ne me sentais plus à l’aise avec ça. Je réalisais que c’était un être vivant, avec une force vitale, et que je n’étais pas censé le manger. »
Quarante ans de carrière plus tard, Macka B figure parmi les artistes reggae les plus influents de Grande-Bretagne, salué comme l’un des meilleurs toasters dancehall du pays. Sur scène, il reste l’un des représentants les plus solides du reggae roots britannique, héritier direct de la tradition du toasting développée dans les sound systems jamaïcains — de U-Roy à Big Youth, les voix qui l’ont formé étant celles-là mêmes qui ont posé les fondations du genre. Mais c’est une autre forme de reconnaissance qui l’a rattrapé à l’âge où d’autres artistes ralentissent.
Le concombre contre l’industrie
En 2017, une vidéo d’une cinquantaine de secondes bascule dans le viral. L’édition du 6 mars des « Medical Mondays » consacrée au concombre — « Cucumba » — atteint vingt millions de vues en deux jours via UNILAD, pour finalement dépasser les quarante-trois millions. Le principe est simple, dévastateur d’efficacité : Macka B prend un légume ou un fruit, l’analyse nutriment par nutriment, en toastant. En cinquante secondes, il égrène quinze bienfaits du concombre : hydratation, drainage rénal, revitalisation des yeux fatigуés. Aucune fioriture, aucune promesse miracle. De l’information brute, portée par le rythme.
Dès 2017, il lance les Medical Mondays — une série de courtes vidéos consacrées chaque semaine aux propriétés médicinales d’un aliment, délivrées dans son style de toaster distinctif. La série des Wha Me Eat Wednesdays complète le dispositif, inventoriant les menus d’une vie ital : ce que mange réellement un Rastaman végan au quotidien, sans misère ni manque. L’idée lui est venue progressivement : « On se dit : regardez ce qu’il y a de bon dans ceci, dans cela, ce produit est bon pour ça, cet autre pour ça. Et on a commencé les Medical Monday. Au début, je parlais simplement. Puis j’ai décidé de toaster à la Macka B, et la réaction était tellement positive… »
La machine s’emballe. La BBC Radio 1, Hot 97FM à New York, iHeart Real 92.3 à Los Angeles programment le morceau. Le Daily Mail en parle. Macka B devient, sans l’avoir cherché, le visage médiatique d’une alimentation ancestrale que le marché du bien-être redécouvre avec fracas.
L’ital comme corpus, pas comme tendance
Ce qui distingue Macka B de la multitude de comptes Instagram qui vendent du « green living » tient en un mot : la profondeur. Son savoir n’est pas issu du marketing de la santé. Il est enraciné dans la tradition ital rastafari, elle-même héritière de savoirs africains et caribbéens sur les plantes, les herbes, les rythmes du corps et de la nature. Le régime ital repose sur des aliments aussi entiers et non transformés que possible, excluant viandes, poissons, avec un usage minimal d’huile, de sel et de sucre. Ce n’est pas un régime au sens occidental du terme — c’est une cosmologie alimentaire, une façon d’habiter le monde.
Macka B collabore par ailleurs avec une gamme de superaliments — Revolution Foods — associant moringa, baobab, graines de chanvre et mélanges de plantes vertes. Les produits prolongent les vidéos ; les vidéos prolongent les chansons. L’ensemble forme un corpus cohérent, accessible, qui tourne depuis des décennies dans des cercles que la presse généraliste ignorait jusqu’à ce que l’algorithme s’en mêle.
Le mauvais côté du pont
C’est ici que le problème se pose — et il est double. La communauté reggae tend à ne retenir de Macka B que la figure du toaster roots de la grande époque, sans mesurer ce que représente ce tournant éducatif dans son œuvre. Et le monde du bio et du bien-être, qui aurait tout intérêt à le mettre en avant, ne sait pas vraiment qu’il existe — ou, s’il le sait, ne fait pas le lien entre une esthétique reggae et ses propres codes de communication.
Macka B lui-même a noté l’effet de passerelle que produisent ses vidéos sur la nourriture : « Des gens viennent à mes concerts à cause du concombre et de la chose alimentaire. Et après le show, ils disent : j’adore le reggae maintenant. Ce sont juste quelques chansons sur la nourriture, et ça les amène au reggae. » Le pont fonctionne dans les deux sens — mais il reste peu fréquenté.
La France, en particulier, concentre ce paradoxe. Le marché biologique y pèse plusieurs milliards d’euros, porté par une fraction croissante de la population en quête d’authenticité, de traçabilité, de valeurs. Ces consommateurs lisent des étiquettes, cherchent des alternatives, se méfient de la novlangue nutritionnelle des industriels. Macka B leur offre exactement ce qu’ils cherchent : un savoir incarné, cohérent, transmis depuis des décennies, sans sponsor ni conflit d’intérêts. Mais le packaging reggae les arrête — ou plutôt, personne ne leur a encore montré le chemin.
Ce que le micro peut faire
Macka B continue. En 2025, les Medical Mondays et les Wha Me Eat Wednesdays paraîssent toujours chaque semaine, imperturbablement, avec la même discipline que celle qu’il applique à son alimentation. Un morceau sur le kiwi. Un autre sur le sel et l’hypertension. Un autre encore sur un fruit dont il ne révèle l’identité qu’à la chute — format court, enseignement long.
Il y a dans cette œuvre quelque chose que ni l’industrie du bien-être ni celle du reggae n’ont encore su nommer correctement : un acte de transmission d’un savoir populaire sur les plantes, les fruits et les herbes médicinales que les cultures africaines et caribéennes ont préservé pendant des siècles. Pas de la vulgarisation scientifique, pas du militantisme vegan en costume. De la mémoire mise en musique — celle des jardins créoles, des marchés jamaïcains, des herbes que les grands-mères connaissaient avant que les laboratoires leur trouvent un nom latin. Macka B n’invente rien. Il n’oublie rien non plus.