La République démocratique du Congo est devenue le dixième pays africain à signer avec Washington un accord d'accueil de migrants expulsés des États-Unis. Des hommes et des femmes latino-américains, débarqués en pleine nuit à Kinshasa, sans lien avec le pays, sans consentement, parfois en violation d'ordonnances judiciaires américaines. Derrière les témoignages, un mécanisme diplomatique rodé, brutal et largement passé sous silence.
Venus Village, quelques kilomètres de l'aéroport
Le vendredi 17 avril, un premier groupe de quinze migrants — originaires du Pérou, de Colombie et d'Équateur — a atterri à Kinshasa. Ils sont depuis hébergés au Venus Village, un complexe hôtelier aux airs de village de vacances reconverti, avec piscine et court de tennis défraîchi. C'est là, à quelques kilomètres du centre-ville, loin de tout, que l'Organisation internationale des migrations (OIM) les prend en charge. Un visa d'une semaine leur a été accordé à l'arrivée. Depuis, ils sortent peu.
Hugo Palencia, Colombien, est le plus disert. « Pour le moment, mes conditions de vie sont stables : j'ai une chambre où dormir, trois repas par jour. Je ne sors nulle part, mais je me trouve bien », confie-t-il. Ses compagnons parlent sous le sceau de l'anonymat. Tous racontent la même trajectoire : la détention dans les centres de l'immigration américaine, l'annonce de l'expulsion moins de vingt-quatre heures avant le départ, le vol interminable avec escales à Dakar et à Accra, puis l'arrivée nocturne à Ndjili, dans la chaleur et l'humidité congolaises.
« J'ai plus peur d'être ici qu'en Colombie »
Hugo ne mâche pas ses mots : « Je ne sais pas pourquoi les États-Unis concluent des accords avec des pays africains. Avec tout le respect que je lui dois, la RDC est moins développée que les États-Unis ou que nos pays respectifs. Ici, la pauvreté est extrême et l'insécurité plus importante qu'en Colombie, où la situation est déjà difficile. »
Le groupe a jusqu'au vendredi 24 avril pour trancher : déposer une demande d'asile en RDC, ou opter pour un retour volontaire dans leur pays d'origine — une procédure qui peut s'étaler sur plusieurs mois. Hugo, lui, a déjà fait son choix : « Je veux retourner dans mon pays pour voir mon fils, ma famille. Avec tout le respect que je dois au Congo, j'ai plus peur d'être ici qu'en Colombie. » Il attend désormais des documents de voyage de Bogota. Le président colombien Gustavo Petro a publiquement réclamé le retour rapide de ses ressortissants.
Des ordonnances de justice ignorées
Ce qui rend ce dispositif proprement scandaleux, c'est son mépris affiché pour l'État de droit. Hugo affirme qu'au moment de son expulsion, une décision judiciaire le protégeait. Paola, une autre membre du groupe, se trouve dans le même cas. Comment des agents de l'immigration américaine ont-ils pu embarquer ces personnes pour Kinshasa sans leur consentement, en violation d'une ordonnance rendue par un juge américain ? La question reste sans réponse officielle.
Ce n'est pas un dysfonctionnement. C'est une méthode.
Un mécanisme de pression rodé
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique migratoire américaine a pris un tour ouvertement coercitif. L'administration a systématisé un levier diplomatique simple et brutal : l'accès aux visas américains, l'aide économique, les relations commerciales — tout devient monnaie d'échange contre un accord d'accueil de migrants expulsés. Des migrants qui, dans le cas congolais, n'ont aucun lien avec le pays récepteur.
Le Ghana a signé. Le Cameroun aussi. L'Ouganda, le Rwanda, et désormais la RDC. Ces pays n'ont pas dit oui par solidarité internationale. Ils ont dit oui parce que le coût du refus était jugé trop élevé. Refuser, c'est risquer des sanctions sur les visas, un refroidissement diplomatique, voire des représailles économiques ciblées. Ce chantage à peine voilé s'inscrit dans une longue tradition américaine — instrumentaliser les relations bilatérales pour externaliser les coûts politiques domestiques de l'immigration. Ce qui est nouveau sous Trump, c'est l'échelle, la vitesse et l'absence totale de pudeur.
Des États africains en position de faiblesse
La RDC, en particulier, est un cas d'école. Le pays est en guerre dans son est, son économie est fragile, sa dépendance aux financements extérieurs est structurelle. Kinshasa n'était pas en position de négocier d'égal à égal avec Washington. L'accord du 5 avril s'est conclu dans un rapport de forces profondément asymétrique — et cela, l'administration Trump le savait parfaitement.
Ce qui frappe, au-delà de la RDC, c'est l'absence de résistance collective. Aucune organisation régionale — ni l'Union africaine, ni la CEDEAO — n'a formulé de position commune face à cette pratique. Chaque capitale a négocié seule, en fonction de ses propres vulnérabilités. C'est précisément ce que Washington espérait : des interlocuteurs isolés, plus faciles à convaincre.
Un droit international à géométrie variable
Le cas de ces migrants latino-américains pose une question juridique fondamentale. Ces personnes n'ont aucun lien avec la RDC. Certaines bénéficiaient de protections judiciaires aux États-Unis au moment de leur expulsion. Leur transfert vers un pays tiers sans consentement constitue, pour de nombreux juristes, une violation flagrante du droit international — en particulier du principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer une personne vers un territoire où elle serait exposée à une situation précaire grave ou à des persécutions.
L'administration Trump contourne cet obstacle en s'appuyant sur des accords bilatéraux ad hoc, signés dans l'urgence, qui habillent juridiquement ce qui ressemble à une déportation arbitraire. Le droit international, dans ce cadre, devient une formalité — un tampon apposé sur une décision politique déjà prise.
Ce que l'Afrique a à y perdre
Au-delà des questions de droit, ces accords posent un problème de cohérence politique pour les pays signataires. Accepter de servir de territoire de relégation pour des migrants latino-américains expulsés par Washington, c'est envoyer un signal clair sur le rapport que ces gouvernements entretiennent avec leur propre souveraineté. C'est aussi, potentiellement, créer des tensions internes : des populations locales qui voient arriver des étrangers sans ressources, sans langue commune, sans réseau — dans des pays déjà sous pression sociale et économique.
Hugo Palencia, lui, n'a pas besoin d'analyse géopolitique pour comprendre ce qui lui arrive. Il attend ses papiers, il pense à son fils, et il veut rentrer chez lui. La RDC n'était pas dans son horizon. Elle ne l'est toujours pas.
La RDC a signé. D'autres suivront, si rien ne vient contrecarrer cette dynamique. Et tant que l'Union africaine restera silencieuse, Washington continuera d'acheter des accords — un pays à la fois.