Theodora repart avec cinq Flammes, dont celle d'artiste féminine de l'année — première femme à décrocher aussi le prix du meilleur album. Gims décroche l'artiste masculin (en son absence), Werenoi est honoré à titre posthume pour Diamant Noir, Hamza rafle le meilleur morceau. La quatrième édition des Flammes, diffusée le jeudi 23 avril à la Seine Musicale de Boulogne-Billancourt, a livré ses verdicts — attendus pour la plupart, contestables pour certains. Entre moments de flottement et éclats vrais, elle a prouvé une fois de plus qu'elle était devenue indispensable. Ce qui ne l'empêche pas de susciter quelques désaccords dans notre rédaction.
Un costume taillé pour plus grand — ou une stratégie savamment distillée ?
Il y avait quelque chose d'étrange à regarder les Flammes 2026 occuper la Seine Musicale. Non que l'endroit soit indigne — c'est l'un des plateaux les plus exigeants de la région parisienne, précisément. C'est là que le bât blesse : la cérémonie n'a pas encore tout à fait les épaules pour le remplir. Ces nombreux plateaux secondaires, dissimulés derrière un long rideau orange, en étaient le signe le plus visible. Certains moments de flottement dans les chorégraphies, et Driver — présentateur studieux, parfois trop visiblement concentré sur ses textes — ont contribué à cette impression d'une cérémonie qui s'essaie à un habit trop grand.
Mais peut-être faut-il retourner l'image. Ce costume trop grand, et si c'était précisément le but ? Car à y regarder de plus près, la mécanique de cette quatrième édition ressemble moins à une ambition maladroite qu'à une stratégie marketing savamment distillée — dont Spotify tient les fils avec une discrétion qui mérite d'être nommée.
Les performances live n'étaient pas simplement des concerts entre deux remises de prix. Elles portaient une étiquette : Spotify Supershow. Deux formats estampillés cette année — le Supershow d'ouverture avec L2B et La Fouine, et le Supershow "Phénomènes" réunissant Timar, R2 et Nono La Grinta. Des séquences conçues, selon les organisateurs eux-mêmes, comme "des performances à part entière, avec scénographie, narration et mise en scène, pensées pour produire un moment télévisuel particulièrement fort." En d'autres termes : du contenu premium, aux couleurs de la plateforme, capturé au cœur d'une cérémonie regardée par des centaines de milliers de personnes.
Ce n'est pas un détail. Spotify est cofondateur des Flammes depuis 2023. La cérémonie elle-même comporte une catégorie intitulée "Flamme Spotify de l'album de l'année". Et l'on sait, chiffres à l'appui, ce que cette visibilité représente sur la plateforme : après la performance de La Fouine aux Flammes 2024, ses streams avaient bondi de 152 % sur Spotify. La mécanique est rodée, et elle est parfaitement consciente d'elle-même.
Alors ce costume trop grand — ces multiples scènes, ces remises de prix en différents lieux, ces présentateurs au pluriel, cette diffusion simultanée de la télévision publique à l'application en passant par YouTube et tous les réseaux sociaux, ces formats courts et fragmentés conçus pour le zap — n'est peut-être pas une maladresse de jeunesse. C'est peut-être la démonstration, menée sous couverture d'une cérémonie culturelle, d'une ambition bien plus commerciale : capter durablement dans ses filets une génération entière qui écoute vite, zappe vite, et stream encore plus vite. Les Flammes grandissent. Spotify aussi.
Il y a d'ailleurs une question que cette édition pose sans y répondre : qui se souvient des lauréats ? Car les images, elles, restent — et elles sont belles. La Fouine qui surgit aux côtés de L2B pour ouvrir la soirée. Bamby qui démasque Kerchak en pleine performance. Les larmes de Meryl derrière ses lunettes de soleil. Michel Zecler debout, face à la salle. Theodora qui revient, encore, détrônant Aya Nakamura catégorie après catégorie. Angèle qui s'agenouille. Gims vainqueur absent. Ronisia qui performe et gagne. Les présentateurs assis seuls, debout seuls, ou perdus dans la fosse entourés de public, dans un studio photo. Ce sont de belles images. Mais elles racontent la cérémonie, pas le palmarès. On se souviendra de Bamby qui démasque Kerchak — pas de la catégorie dans laquelle il concourait. On se souviendra d'Angèle à genoux — pas du prix qu'elle remettait.
C'est peut-être la raison de toutes ces capsules vidéo aux formats multiples, disséminées sur toutes les plateformes dans les heures qui suivent : non pas documenter un palmarès, mais fabriquer des moments — des images détachées de leur contexte, prêtes à circuler, à être clipées, repartagées, algorithmisées. La mémoire collective qu'elles construisent est une mémoire d'émotions et de visages, parfaitement adaptée à une génération qui consomme en flux. Et parfaitement utile à une plateforme qui vit de ce flux. Une mémoire fabriquée, estampillée, distribuée — et monétisable.
Le règne Theodora, et la disgrâce silencieuse d'Aya
Cinq Flammes pour Theodora, cinq Victoires de la musique en février. À vingt-deux ans, elle rafle tout ce qui se présente devant elle, et la cérémonie a pris soin de le souligner dans ses moindres détails — jusqu'à Angèle, venue remettre le prix de l'artiste féminine de l'année, qui s'est agenouillée devant la lauréate en un geste théâtral d'une grande élégance. Que la Belge — auteure-compositrice parmi les plus importantes de la francophonie, présente ce soir-là dans une robe blanche en tulle qui a capté autant d'attention sur le tapis rouge que sur scène — soit réduite à ce rôle de passeuse de témoin dit quelque chose sur la hiérarchie que les Flammes 2026 ont entérinée. Angèle était là, rayonnante, et elle est passée presque inaperçue. Une artiste de cette trempe méritait mieux qu'une apparition furtive.
À l'inverse, l'absence d'Aya Nakamura au palmarès n'a surpris personne — et c'est peut-être ce qui mérite attention. Longtemps favorite quasi-automatique de ce type de cérémonie, la chanteuse et son album Destinée sont repartis les mains vides. Le trône ne se partage pas, et Theodora n'a pas l'intention de le rendre. La bascule est actée.
Michel Zecler : la politique entre en scène
Le moment le plus fort de la soirée n'était pas une performance musicale. C'était un homme debout derrière un micro, qui parlait de son affaire. Michel Zecler — producteur martiniquais, figure malgré lui de la lutte contre les violences policières depuis son interpellation filmée en 2020 — a remis la Flamme de l'engagement social avec un discours qui a saisi la salle. Il a rappelé comment la solidarité de la communauté hip-hop avait changé le cours de son histoire : « Vous ne savez même pas à quel point ça a fait la différence. » Et il a ajouté, la voix posée mais le ton sans équivoque, que le procès de ses agresseurs se tiendrait du 9 au 19 novembre prochain. « J'aurai encore besoin de vous. »
Ces mots ont résonné dans un espace que les Flammes veulent politique autant que festif. Féris Barkat, cofondateur de Banlieues Climat, avait auparavant lancé depuis cette même scène : « Tout est politique. Cette même télévision qui nous invite nous criminalise toute l'année. » Les Flammes ont cette singularité d'être une cérémonie où l'on peut dire ces choses-là. Où le discours de remise de prix n'est pas une politesse mais un acte. On apprécierait que Spotify en prenne bonne note.
Meryl, les larmes, et le créole sous les projecteurs
L'émotion la plus brute est venue d'une femme martiniquaise qui attendait ce moment depuis longtemps. Meryl, nommée dans trois catégories, a remporté la Flamme du morceau de musiques caribéennes pour Coco Chanel, son titre en duo avec Eva Queen. Et quand Angélique Angarni-Filopon, Miss France 2025 et elle aussi martiniquaise, a annoncé sa victoire en créole depuis la scène — « Sa ka fè mwen plézi » — la Seine Musicale a compris qu'elle assistait à quelque chose de particulier.
Meryl est montée sur scène les larmes aux yeux, à peine dissimulées derrière ses lunettes de soleil. « Je suis désolée, je suis vraiment émue parce que je me suis battue beaucoup », a-t-elle dit. Ce n'était pas la gratitude ordinaire d'une lauréate. C'était la reconnaissance d'une artiste qui a refusé de lisser son identité pour accéder à la scène nationale, qui vit et crée en Martinique et qui, ce soir-là, a vu la Martinique célébrée exactement là où elle devait l'être. Au micro d'Outre-mer La 1ère, elle a ajouté, comme pour elle-même : « Merci Seigneur, j'attendais cette flamme. »
Bamby, Fallon, Miimii KDS : le dancehall et le bouyon en terrain conquis
La cérémonie a aussi été une soirée de performances, et le dancehall, le shatta et le bouyon y ont tenu leur rang avec une évidence qu'on n'attendait peut-être pas à cette échelle. Bamby, première chanteuse guyanaise nommée dans l'histoire des Flammes, a enflammé le plateau avec un medley de ses tubes avant de finir avec Kerchak sur Pas jalouse — et Kerchak, ce soir-là, a fait tomber sa cagoule en pleine prestation, face reveal préparé depuis deux ans selon ses propres dires, qui a électrisé la salle. En même temps, il fallait bien qu'il fasse "un coup", lui qui n'a rien sorti depuis un moment...
Fallon, la Guadeloupéenne sacrée révélation féminine, et Miimii KDS ont complété un tableau caribéen qui n'avait rien d'anecdotique. Ces artistes ne remplissaient pas une case exotique dans le programme — elles portaient une énergie que le reste du plateau, parfois trop sage, aurait eu besoin d'emprunter davantage. Les moments où le dancehall et le bouyon prenaient la scène étaient précisément ceux où la cérémonie ressemblait le moins à un prime time de TF1 — et le moins à une publicité pour une plateforme de streaming.
Gims artiste de l'année : le désaccord de la rédaction
Il faut être honnête : cette Flamme de l'artiste masculin de l'année attribuée à Gims n'a pas fait l'unanimité ici. À Dreadlocks Tribune, on lui aurait volontiers décerné un tout autre prix — celui du forçage de l'année. Gims, absent de la cérémonie, a reçu sa récompense des mains d'un champion de MMA venu livrer un discours de fraternité universelle. La séquence avait quelque chose de symptomatique : un prix remis in absentia, pour une carrière menée avec une opiniâtreté qu'on ne peut pas lui retirer, certes, mais aussi avec un sens du placement médiatique qui confine parfois à l'art pur. Que la communauté hip-hop lui rende cet hommage est son droit. Que nous soyons d'accord, c'en est un autre. C'est un très bon rappeur — et on parle là bien de rap — mais son espèce de soupe braillarde là, non merci... Bref, il y a bien d'autres artistes qui ont illuminé l'année et qui auraient mérité ce prix.
Yard, Booska-P et le deal implicite
Booska-P, à l'origine, ça sent la rue. C'est un média né du bitume, construit pour et par ceux que les grandes rédactions ne regardaient pas. Yard, de son côté, c'est l'agence qui a su traduire cette culture en langage professionnel sans la trahir — du moins c'est le récit fondateur. Ensemble, ils ont créé les Flammes pour prendre la place que les Victoires de la musique refusaient obstinément d'accorder au rap français. L'intention était noble. Le résultat, quatre ans plus tard, appelle quelques questions.
Car cette cérémonie-là, elle ne sent plus vraiment le goudron. Les jeunes issus de la banlieue sont bien sur scène — mais la banlieue, elle, n'est plus vraiment dans la salle. Et le symbole le plus éloquent de la soirée n'était peut-être pas Theodora avec ses cinq Flammes, ni Meryl en larmes. C'était LIM. LIM, l'un des rappeurs les plus hardcore de France, l'un des plus intransigeants, venu chercher son trophée assagi comme un prisonnier japonais, mots mesurés, sourire de circonstance. Involontairement, il incarnait à lui seul la contradiction de la soirée.
Les angles morts du système parlent tout autant. Josman — plus de 500 millions de streams cumulés, un album "DOM PERIGNON" en 2025, un concert à la Paris La Défense Arena deux semaines avant la cérémonie, lauréat de trois Flammes en 2023, l'une des plumes les plus singulières du rap français — n'était même pas nommé cette année. Pas absent : inexistant aux yeux du comité. On cherche encore la logique. Sauf à considérer que le carnet d'adresses a ses favoris, ses oubliés, et que la crédibilité street de Booska-P ne garantit pas l'équité du système qu'elle est censée incarner.
On ne peut s'empêcher de voir dans tout ceci une forme de deal implicite. Yard et Booska-P apportent leur carnet d'adresses street — leur légitimité, leurs artistes, leur public, cette crédibilité de terrain qu'aucun budget marketing ne peut acheter. Spotify apporte le chèque, la scénographie, et le Supershow lissé. Le contrat non écrit : vous nous donnez les turbulents, on leur offre une grande scène — à condition qu'ils arrivent bien coiffés. Résultat : les turbulents arrivent assagis, le show reste propre, et tout le monde repart avec ce qu'il est venu chercher. Sauf la rue, qui ne reconnaît plus tout à fait les siens.
Si on nous l'enlevait
Il reste des zones d'ombre que les organisateurs devront assumer : ces remises de Flammes hors plateau, comme si certains prix valaient moins que d'autres, questionnent encore. Et la Seine Musicale réclame une énergie scénique que la cérémonie n'a pas encore pleinement trouvée. Il faudra bien, un jour, inviter sur ce plateau les artistes qui le rempliraient naturellement jusqu'aux cintres — un Kendrick Lamar, ou quelqu'un dont la seule présence effacerait toutes les critiques d'un seul set. Ce jour-là, le Spotify Supershow n'aura plus besoin d'être grand : il le sera. Peut-être qu'il n'aura plus besoin des Flammes non plus.
Mais voilà le vrai test de maturité d'une cérémonie : imaginer sa disparition. Les Flammes ont atteint ce seuil. On ronchonne, on note les faux pas, on décerne mentalement nos propres prix. Et puis on pense à Michel Zecler debout sur cette scène, à Meryl en larmes derrière ses lunettes, à Bamby avec cette ref' à Spiderman, à Angèle qui s'agenouille devant une artiste de vingt-deux ans. Et on réalise que si demain on apprenait qu'il n'y aura pas de cinquième édition, quelque chose manquerait — pour de bon. Spotify ou pas, c'est peut-être la plus belle victoire de la soirée.