Il y a une ironie douloureuse à ce que ce soit précisément en Zambie — terre de Kenneth Kaunda, figure tutélaire de l'indépendance africaine, nation fondée sur le refus de la soumission — que des citoyens noirs se retrouvent, en 2025, à être servis en dernier dans les bars de leur propre capitale.
Lusaka. Un bar à vins. Alexander Bwalya et ses amis tentent de commander des bouteilles. On leur répond : rupture de stock. Quelques minutes plus tard, une famille blanche entre. Les mêmes bouteilles réapparaissent, accompagnées de sourires. Lorsqu'il se plaint auprès du gérant, celui-ci lui conseille simplement de partir. La dispute dégénère. Une insulte raciste est proférée. Bwalya ne portera pas plainte — il sait d'avance que ça ne mènera nulle part.
Cette scène, banale dans son déroulement, dit tout d'un racisme qui n'ose plus s'afficher mais n'a pas disparu pour autant. Soixante ans après l'indépendance, le spectre de la hiérarchie coloniale continue de structurer les rapports sociaux en Zambie, sous une forme devenue invisible à force d'être intégrée.
La zambianisation, et après ?
Kaunda avait pourtant posé les bases. Dès 1964, il impose la « zambianisation » : les postes de direction dans les industries stratégiques, notamment les mines de cuivre, sont transférés à des Zambiens noirs. Il se rallie aux mouvements de libération des pays voisins, proclame haut et fort que les Africains ne se soumettront plus. À sa première conférence de presse présidentielle, il affirme vouloir « construire une nation fondée sur le respect de tous les peuples, quelles que soient leur race, leur couleur et leur religion. »
Mais Victoria Phiri Chitungu, historienne et directrice du musée Livingstone, pose un diagnostic que l'histoire semble confirmer : le message de Kaunda a peut-être simplement repoussé le problème sous la surface. « Les signes flagrants de racisme n'étaient plus les bienvenus, et les gens en étaient conscients », explique-t-elle. « Mais cela ne signifie pas pour autant que le racisme a disparu. »
En 2019, un comité des droits de l'homme de l'ONU constatait que la Zambie, comme d'autres sociétés postcoloniales, avait eu du mal à prévenir et éliminer les inégalités raciales et de classe héritées de la colonisation.
La blancheur comme capital
Ce que décrivent les Zambiens interrogés, c'est un racisme structurel qui s'exprime dans les interstices du quotidien : l'offre d'emploi publiée en janvier dernier par la société Recruitment Matters, explicitement réservée aux expatriés et résidents étrangers, avec interdiction aux ressortissants zambiens de postuler ; les files d'attente dans les banques, les magasins, les cafés, où l'on passe avant les Zambiens noirs dès lors qu'on a la peau claire ; les propriétaires immobiliers qui associent spontanément blancheur et solvabilité.
« Si la couleur de peau d'une personne est blanche, les gens y voient de la stabilité », résume Malama Muleba, gestionnaire immobilier à Lusaka, avec une lucidité teintée d'amertume.
Ce qui rend la situation particulièrement révélatrice, c'est que la discrimination est souvent perpétuée par des employés noirs eux-mêmes — reflet d'une déférence coloniale si profondément intériorisée qu'elle ne se perçoit plus comme telle. L'historien Chanda Penda remonte le fil jusqu'au XVIIe siècle et à la figure mythique de Luchele, être mystique à l'apparence blanche, vénéré comme fondateur de royaumes. Quand les colons et missionnaires débarquèrent à la fin du XIXe siècle, certaines communautés crurent reconnaître en eux ce dieu blanc. « Il n'est donc pas surprenant que, même aujourd'hui, nous ayons cette haute estime pour les Blancs », dit Penda. « Ce déséquilibre racial nous a été transmis par l'histoire. »
Le déni officiel
Face à ces témoignages, la réponse du gouvernement zambien est édifiante dans sa brutalité. Cornelius Mweeta, porte-parole du gouvernement, déclare que le racisme « n'existe pas » en Zambie. « Je mets au défi quiconque d'affirmer que le racisme est un problème ici. Si quelqu'un a prétendu le contraire, il cherchait simplement à faire du sensationnalisme. »
Ce déni officiel n'est pas une surprise. Il est le miroir exact du mécanisme décrit par Chitungu : une nation qui s'est construite sur le refus du racisme ne peut administrativement pas admettre qu'il persiste. L'idéologie panafricaine fondatrice devient ainsi, paradoxalement, un obstacle à la lucidité collective.
Parler, enfin
Il y a pourtant des signes que quelque chose se déplace. Adrian Scarlett, Britannique blanc marié à une Zambienne, documente depuis Livingstone les inégalités raciales du pays auprès de plus de 520 000 abonnés sur Facebook et TikTok. Ses amis blancs s'éloignent ; les Zambiens noirs, eux, répondent massivement. Bwalya, lui, se dit « heureux » que la conversation s'ouvre enfin, espérant qu'elle réveillera les idéaux du père fondateur.
Car c'est bien là que se noue la tension : entre l'héritage revendiqué de Kaunda — cette vision d'une Afrique debout, digne, irréductible — et la réalité d'un pays où un homme noir peut encore se faire traiter en étranger dans son propre bar. La Zambie n'a pas trahi Kaunda. Elle n'a tout simplement pas fini de lui obéir.