Ça recommence. Le même discours, les mêmes aigris, le même venin.
Le ton est celui d'un procureur, l'argumentaire sonne comme une complainte pleine de révélations, pour extérioriser le mal-être d'égos meurtris. Ce discours voudrait que la scène et les médias français soient verrouillés par une sorte de consortium blanc qui se serait accordé dans une entente secrète afin que les noirs ne puissent plus avoir de représentation. Dès lors, on voit un repli, une crispation, une défiance prenant la forme d'une garde partagée des fans de reggae — en concert ou en couverture média chez papa, uniquement sur les playlists chez maman.
Il y aurait désormais les renégats magnifiques d'un côté et les félons sournois de l'autre. Les noirs contre les blancs.
Donc parce qu'ils s'organisent, collaborent, discutent, tombent d'accord, se filent des coups de main, se parlent d'opportunités, pour vivre de leur passion et faire vivre la culture, les blancs seraient en train de voler le reggae aux noirs ? Ça ne sonne pas comme un raisonnement de perdants jaloux, ça ? Et ce défaitisme enragé utilise une dialectique victimaire haineuse qui trouve peu à peu écho chez de nombreux artistes noirs. Qui ? D'anciennes gloires à l'inspiration famélique sauvées par les réseaux sociaux. Exister à tout prix. Moi. Moi. Moi. J'ai fait ci, j'ai fait ça. Je mérite. Je suis légitime. Et tous ceux qui n'adhèrent pas à ce postulat sont des colons.
Ces gens-là connaissent l'industrie. Ils savent ce que coûte un concert, une tournée, un plan média. Ils savent les sacrifices que ça demande. Et pourtant ils font semblant de croire que tout a été donné aux autres. Comme si leurs cibles n'avaient pas cravaché pour construire leur business, comme si tout leur avait été réservé. Pire — comme si tous n'avaient eu qu'un seul projet et but commun : s'approprier, confisquer et dénaturer le reggae. Il faut une sacrée dose de mauvaise foi pour élaborer et colporter ce genre de théories. Quant à s'y complaire au point de vouloir les ériger en faits établis, ça relève d'une malhonnêteté intellectuelle nourrie par une aigreur abyssale. L'aigreur de ceux qui ont été et ne sont malheureusement plus qu'un souvenir diffus dans la mémoire collective. Le lot de tout artiste. Pas la faute à une couleur de peau.
Soyons fair-play un instant et accordons-nous sur cette affirmation infecte juste pour voir si elle tient debout. Pourquoi les programmateurs noirs ne les bookent pas ? Il existe d'énormes concerts et festivals aux Antilles et en Afrique — les noms de ces artistes soi-disant discriminés n'y figurent pas pour autant. Ceux de leurs cibles non plus d'ailleurs. Un commentaire ? Pas d'accusations ségrégationnistes à formuler sur ce fait ? Ni d'appel au boycott ? C'est marrant comme soudain cet argument d'apartheid musical apparaît pour ce qu'il est : une manipulation à géométrie variable.
Et quel en serait le but en définitive ? Monter sur scène et vivre de sa musique ? Le rêve de tout vrai musicien. Mais pour cela, encore faut-il faire, créer, produire, écrire, innover, surprendre. Or nous avons affaire à des kings autoproclamés nostalgiques de leurs gloires passées, auteurs d'un titre ou deux heureux en des années d'exercice. Tous ces rois se battent pour la couronne d'un royaume qui n'existe pas, au point d'oublier que c'est de sons dont a besoin le public pour leur offrir cette impression éphémère d'être le roi. Ces artistes qui voudraient tant de liberté pour eux, toujours contre celle des autres, n'ont au final que peu de bonnes productions à proposer.
Mais la vanité paresseuse peine à faire son autocritique, la mégalomanie se refuse à toute remise en question et préfère incriminer l'autre. Classique. Limite prévisible. Le rôle de l'artiste maudit auquel tout le monde en veut. Tout ça pour arborer le fameux et facile "eux contre nous". Pathétique.
L'un des procédés utilisés pour faire adhérer à ce discours est de revendiquer la propriété du reggae. Notre musique. Ah bon ? Il faudrait une autorisation pour jouer du reggae en étant blanc ? Il existe un titre de propriété exclusif quelque part ? Vous seriez dépositaires de ce qu'est le bon, le vrai reggae ? La musique ne serait donc plus universelle ? Et voici donc ces vilains blancs affublés du crime odieux d'appropriation culturelle au seul motif qu'ils aiment cette musique. Ubuesque.
Non messieurs, vous n'êtes pas diffusés, soutenus et suivis non pas pour une raison de géolocalisation ou de couleur de peau, mais parce que ce large public dont vous rêvez n'est pas dupe. Il suffit de gratter un peu pour voir que ces valeurs d'humanisme, d'égalité et de paix que vous prônez ne sont pas en adéquation avec les artistes que vous prétendez être.
D'après vous le reggae en France serait dead ? Regardez les salles, regardez les festivals, regardez les chiffres. Ce n'est pas dead — c'est vous qui n'y êtes pas. Si vous voulez votre place sur scène, prenez-la. Personne ne vous la volera si vous êtes meilleurs. Mais si elle n'est pas venue, posez-vous la vraie question — celle qui fait mal : est-ce que votre travail, votre musique, justifie cette place que vous réclamez ?
Pendant ce temps, les artistes que vous vilipendez produisent, sans relâche. Ils tentent, essaient, créent. Parfois ils se ratent, certes, mais le public voit l'effort, la persévérance, constate les progrès et soutient ceux qui ne baissent pas les bras.
Le public ne choisit pas à la couleur. Il choisit à l'oreille. Les rastas blancs comme vous les appelez jouent devant des milliers de personnes pas parce qu'ils sont blancs, mais parce qu'ils ont passé des années à travailler, à produire, à apprendre. Confondre le résultat d'un travail acharné avec un privilège racial, c'est intellectuellement malhonnête.
Le plus révélateur, c'est que ce type de propos émane le plus souvent de profils qui n'ont jamais été intermittents du spectacle. C'est facile de critiquer ceux qui travaillent, mais quand il faut justifier 507 heures de travail sur une période de douze mois, là ça devient compliqué. Compliqué vraiment ? Trois mois et une semaine de travail effectifs sur un an — et même ça, c'est trop demander ? Alors faut pas se dire artiste, on se fera moins de mal. Ça paraît abrupte ? Non. Entre petit-déjeuner, déjeuner et dîner, vous passez bien deux heures par jour à manger et cuisiner — et vous ne vous dites pas cuisinier pour autant, si ?
Vous êtes là à accuser les rastas blancs, mais c'est une chance que des gens d'une autre couleur prennent fait et cause pour ce que vous appelez votre culture. Ils auraient tout aussi bien pu n'éprouver que dégoût et mépris pour cet art et vous laisser taper sur des bambous — ah non, pas de guitares ni d'amplis, ce sont des inventions de blancs. Quant aux métis, ces traîtres à la culture, on aurait dû leur couper les oreilles et les doigts ? C'est une simple question pour comprendre le fond de votre raisonnement.
On a longtemps pensé que la culture était faite pour être partagée. Apparemment il y a des règles de partage que nous ne connaissons pas.
En attendant, Balik, Biga*Ranx, Jahneration, Marcus Gad, Junior Roy, Volodia, Flox, Mirna, Twan Tee, Ryon, Siska, Grezou, Mystical Faya, Banos, Sinsemilla, Vanupié, Nadixion, Ironleg, Cozik, Dougy, Neto Youth, Dub Inc, Sara Lugo, Jah Ziek, Fab I&I, Bazil, Manu Digital, Heartical Sound, Cezz, DJ C-Air, Tomawok, I Woks, Alam, Puppa Nadem, Kubix, SaïSaï, M-Syla, Ilements, Ty Bob, Manuel Merlot, Davojah, Taïro, Jahill, Kongô Blue, Scars, The Tuff Lions, Big Red, Ras Cup, Rawb, Guiding Star, Massilia Sound System, LMK, Broussaï, Selecta Natty, Pierpoljak, Dub Silence, Bam Salute, Gwaan, Pompis, Blaiz Fayah, Spelim, Fyah P, Lord Bitum, Puppa Jim, Youthie, Alexandre Grondeau, Irie Ites, Little Lion Sound, Baco Music, Selecta Antwan, Selecta Kulee, Selecta Kza…
Alborosie, Gentleman, Matisyahu, Groundation, Stick Figure, Rebelution, Slightly Stoopid, John Brown's Body, Nahko, Pepper, Fortunate Youth, Hirie, Mike Love, The Movement, Passafire, Ballyhoo!, Iration, Tribal Seeds, Common Kings, The Expendables…
Tous attendent votre notoriété.