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Le Zimbabwe dit non au marché proposé par Washington

En 1980, Bob Marley composait* Zimbabwe *pour célébrer l'indépendance du pays, et chantait le droit de chaque peuple à décider de son propre destin. Quarante-cinq ans plus tard, ces mots n'ont peut-être jamais aussi bien résonné — non plus sur un champ de bataille, mais dans une salle de négociation.*

Un non qui ne va pas de soi

En décembre 2024, les États-Unis et le Zimbabwe avaient signé un partenariat sanitaire destiné à compenser le retrait de l'USAID (United States Agency for International Development), l'agence d'aide américaine démantelée par l'administration Trump en janvier 2025. L'accord prévoyait 367 millions de dollars sur cinq ans, principalement orientés vers la lutte contre le VIH — une maladie qui touche environ 1,3 million de Zimbabwéens, soit près de 10 % de la population.

Pour un pays aux ressources médicales limitées, refuser une telle somme relève d'un choix politique rare — et difficile. On ne dit pas non facilement à Washington. Les États-Unis restent la première puissance mondiale, le principal bailleur de fonds de la santé internationale depuis des décennies, et leur capacité à conditionner les aides futures, voire à exercer des pressions diplomatiques en retour, est bien réelle. La réponse de l'ambassadrice Pamela Tremont — annonçant la fin de certains programmes de santé américains au Zimbabwe dans des termes « difficiles et regrettables » — a d'ailleurs confirmé que le prix politique du refus serait immédiatement présenté à la facture.

Malgré cela, le président Mnangagwa a maintenu sa position. Et c'est précisément ce qui rend cet épisode notable.

La question des données : un principe juste, des détails à éclaircir

Le motif officiel du refus mérite d'être pris au sérieux. Selon le porte-parole du gouvernement Nick Mangwana, l'accord aurait autorisé des entreprises américaines à exploiter des données médicales de citoyens zimbabwéens — pour des finalités de recherche biomédicale et pharmaceutique — sans garantie que les innovations ainsi développées soient accessibles ou abordables pour les populations concernées.

Ce n'est pas une crainte abstraite. Les données de santé issues de populations africaines — génétiquement et épidémiologiquement diversifiées — représentent une ressource scientifique de grande valeur sur le marché mondial de la recherche médicale. Depuis les polémiques sur l'accès inégal aux vaccins anti-Covid, la question du partage équitable des bénéfices scientifiques est au cœur des débats à l'OMS et à l'Union africaine. Harare ne pose pas une question marginale.

Il faut néanmoins souligner que le texte exact de l'accord n'a pas été rendu public. Les affirmations du gouvernement sur son contenu précis restent donc invérifiables : quelles entreprises étaient concernées ? Des mécanismes de partage des bénéfices existaient-ils, même partiels ? Le principe soulevé est juste — mais une transparence accrue sur les termes rejetés renforcerait considérablement la crédibilité de la position zimbabwéenne.

Le signal envoyé à l'Afrique

Ce qui dépasse le cas zimbabwéen, c'est la portée symbolique du geste.

Depuis des décennies, la coopération sanitaire internationale avec l'Afrique s'est souvent articulée selon un schéma implicite : le bailleur fixe les conditions, le bénéficiaire accepte ou renonce à l'aide. Les marges de négociation étaient étroites, la dépendance financière rendant tout rapport de force difficile.

Le Zimbabwe vient de démontrer qu'un autre positionnement est possible : celui d'un pays qui examine les termes d'un accord, identifie ce qu'il considère comme inacceptable, et dit non — en assumant publiquement les conséquences à court terme.

Ce n'est pas un appel au repli ou à l'isolationnisme. C'est une invitation à négocier différemment : à poser sur la table la question de la valeur des données africaines, du retour sur investissement pour les populations concernées, et des conditions dans lesquelles la recherche médicale peut être mutuellement bénéfique plutôt qu'unilatéralement extractive.

D'autres pays du continent regardent. Et certains pourraient bien s'en inspirer lors de leurs prochaines négociations avec des partenaires — américains, européens ou chinois.

L'ombre portée sur les patients

Ce tableau ne serait pas complet sans mentionner ce que ce refus coûte à court terme.

Les 1,3 million de Zimbabwéens vivant avec le VIH ne sont pas abstraits. La disparition du financement USAID a déjà fragilisé des chaînes d'approvisionnement en antirétroviraux et des programmes de prévention dans le pays. Des associations de lutte contre le VIH ont exprimé publiquement leurs inquiétudes. Pour ces personnes, chaque mois sans traitement a des conséquences concrètes.

Reconnaître le courage de la décision politique n'implique pas de fermer les yeux sur cette réalité. Si Harare veut que son refus serve véritablement les intérêts de sa population — et pas seulement un récit souverainiste — la prochaine étape est d'identifier des financements alternatifs, de négocier avec d'autres partenaires des accords aux conditions plus équitables, et d'associer les organisations de patients à ces discussions. Le geste politique n'a de sens que s'il est suivi d'une stratégie sanitaire concrète.

Une nouvelle grammaire pour la coopération

La dissolution de l'USAID marque un tournant dans la politique d'aide américaine : des partenariats bilatéraux plus conditionnels, liés à des intérêts technologiques et économiques explicites. Ce changement n'est pas propre aux États-Unis — d'autres puissances procèdent de même, sous des formes variées.

Face à cette évolution, la posture du Zimbabwe esquisse peut-être une nouvelle grammaire pour les pays africains dans leurs relations avec les bailleurs : ni rejet de principe de la coopération internationale, ni acceptation sans examen de ses conditions. Mais une négociation fondée sur la reconnaissance que les données, les populations et les contextes épidémiologiques africains ont une valeur — et que cette valeur mérite une contrepartie.

L'aide humanitaire du XXIᵉ siècle ne peut plus fonctionner comme celle du XXᵉ. Le Zimbabwe, avec toutes ses contradictions, vient peut-être de poser la première brique d'un rapport de force plus équilibré.

Marley chantait que chaque homme a le droit de décider de son propre destin. En 1980, il le chantait pour une nation qui venait de briser le joug colonial par les armes. En 2025, Harare le fait valoir avec une signature refusée sur un contrat. Le combat a changé de forme. Pas d'intensité.

Sources et vérifications : les chiffres sur la prévalence du VIH au Zimbabwe sont issus des données ONUSIDA 2023. Le montant de l'accord (367 M$) et les déclarations des officiels (Mangwana, Tremont, Mnangagwa) ont été repris de sources de presse internationales. Le texte de l'accord lui-même n'ayant pas été publié, les affirmations sur son contenu précis restent invérifiables à ce stade.*