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Tuco Gadamn : l'incandescence d'un artiste total

(photo by Pearo Photography) Il est des artistes qui naissent d'une école. Et puis il y a ceux qui naissent d'une culture. Tuco Gadamn est de ceux-là. Rasta de la nouvelle génération, nourri dès l'origine par la chaleur des sound systems, il porte en lui cette tradition vivante où la musique n'est pas un produit mais un feu que l'on transmet. Un feu qu'il sait attiser comme peu d'autres aujourd'hui. Anciennement connu sous le nom de Natty aux côtés de Rohff dans « Le son qui tue », Tuco s'est ensuite révélé avec sa propre identité musicale, fusionnant le dancehall et le hip-hop. Après la sortie de son premier EP « Gadamn », suivi d'une version Deluxe en 2020, il poursuit son ascension avec une authenticité qui ne faiblit jamais. Rappeur incandescent, il manie le verbe avec une aisance qui force le respect. Ce n'est pas un hasard s'il est devenu, après le départ de Kool Shen, le binôme naturel de Joey Starr avec « Caribbean Dandee » : même...

Finale de la CAN : regarder au-delà du chaos

La finale de la Coupe d'Afrique des Nations 2025, disputée dimanche soir au stade Prince Moulay Abdellah de Rabat à guichets fermés, aurait dû être un moment d'apothéose sportive, un concentré d'émotions et de fierté continentale. Elle l'a été, en partie. Mais elle restera surtout comme un événement où le spectacle sur et hors du terrain a largement éclipsé l'enjeu sportif.

Pourtant, s'arrêter à la seule accumulation d'incidents, aux polémiques arbitrales ou aux affrontements verbaux entre supporters serait une erreur d'analyse. Ces anicroches, aussi nombreuses qu'interminables, ne feront qu'alimenter des divisions stériles entre camps adverses. L'essentiel est ailleurs. Beaucoup plus haut. Et beaucoup plus loin.

Car cette finale révèle un enjeu autrement plus stratégique : celui de l'organisation des compétitions en Afrique, et du rapport de force silencieux mais déterminant entre la Confédération africaine de football (CAF) et la Fédération internationale de football association (FIFA).

Un vainqueur à saluer, malgré le chaos

Avant toute chose, il convient de saluer le Sénégal, vainqueur méritant au terme d'un scénario fou. Portés par un Sadio Mané exemplaire de persévérance, d'abnégation et de leadership, les Lions de la Teranga ont traversé toutes les tempêtes : la pression d'un public acquis à leur adversaire marocain, des décisions arbitrales vécues comme "à charge", et même cet instant de bascule où l'on a cru qu'ils allaient abandonner le terrain.

Ils ne l'ont pas fait. Ils ont tenu. Ils ont marqué. Et c'est précisément cela, le football que l'on aime : des émotions brutes, de l'incertitude, des faits de jeu qui bouleversent le cours d'un match, un suspense extrême… et, au bout du chaos, un vainqueur.

Mais ce récit sportif, aussi fort soit-il, n'a pas suffi à masquer une réalité plus préoccupante.

Une accumulation de défaillances organisationnelles

Les incidents ne se sont pas limités aux tribunes, aux accès du stade ou aux abords de l'événement. Ils ont commencé bien avant le coup d'envoi et se sont poursuivis bien après le coup de sifflet final.

Dès leur arrivée à la gare vendredi, les joueurs sénégalais ont été livrés à eux-mêmes, contraints de traverser une foule immense sans aucune aide d'un service de sécurité digne de ce nom. Une fois sortis, ils ont dû trouver un hôtel à la hâte, celui prévu étant trop petit et situé en plein centre-ville — une aberration logistique pour une délégation en finale d'une compétition majeure.

La fédération sénégalaise a également pointé des couacs sur l'accès au terrain d'entraînement et une billetterie défavorable à ses supporters : seulement 2 800 places au total pour les partisans des Lions de la Teranga dans un stade de 69 500 spectateurs — soit à peine 4 % de la capacité totale.

Le soir du match, les incidents ont pénétré le cœur même de la rencontre. Des stadiers présents sur la pelouse, tentant de subtiliser la serviette du gardien sénégalais, allant jusqu'à bousculer et traîner au sol un membre du staff chargé de la lui conserver : ces images sont, du point de vue organisationnel, catastrophiques. Des bagarres ont éclaté dans les tribunes. Après le coup de sifflet final, les tensions se sont prolongées dans les zones de presse.

Pour la FIFA, chacun de ces incidents représente une violation directe de protocoles fondamentaux. Le terrain est un espace sanctuarisé où seuls les acteurs autorisés peuvent pénétrer. L'hébergement des équipes doit être sécurisé et exclusif. La séparation des flux — joueurs, officiels, médias, public — doit être strictement respectée. Toute confusion des rôles entre sécurité, organisation et jeu constitue un risque majeur : sportif, juridique, médiatique et réputationnel.

Et c'est précisément ici que le débat dépasse la CAN.

CAF et FIFA : deux logiques, deux missions, deux niveaux d'exigence

La CAF est une confédération continentale. Elle organise des compétitions, développe le football africain, gère des enjeux sportifs, politiques et culturels complexes sur un territoire immense et hétérogène. Historiquement, elle s'est voulue une organisation africaine indépendante, pensée pour et par l'Afrique.

La FIFA, elle, ne gère pas seulement du football. Elle gère du risque global : risque sécuritaire (attentats, mouvements de foule), risque juridique (responsabilité civile et pénale), risque financier (sponsors, droits TV), et risque réputationnel. Pour la FIFA, la réputation vaut plus que le spectacle. Chaque incident, même mineur, est considéré comme une menace pour la marque "FIFA World Cup", qui représente aujourd'hui plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Cette différence fondamentale se traduit par des exigences opérationnelles radicalement différentes. Là où la CAF gère des compétitions avec une certaine souplesse d'adaptation, la FIFA impose des protocoles stricts, parfois perçus comme excessifs, mais qui ne laissent aucune place à l'improvisation.

C'est là toute la différence : la CAF gère du sport, la FIFA gère des systèmes sous contrainte maximale.

Ce que la FIFA exige vraiment : au-delà du stade, un système global

Contrairement à une idée répandue, la FIFA ne se contente pas de stades modernes. Les infrastructures sont nécessaires, mais jamais suffisantes. Un stade de 100 000 places mal organisé est un risque, pas un atout. La FIFA préfère parfois une enceinte plus petite, mais parfaitement contrôlable, à un géant livré à l'improvisation.

Ses exigences portent sur l'ensemble du système organisationnel :

Sur le plan sécuritaire, la FIFA impose un commandement unifié (police, sécurité privée, armée si nécessaire), des protocoles écrits et testés, des simulations de crise avant le tournoi, et un contrôle strict des stadiers. Chaque personne présente dans le stade doit avoir une fonction définie, une formation certifiée, et un périmètre d'action limité. Sur un match FIFA, aucun personnel non autorisé ne peut pénétrer sur la pelouse, aucun objet ne circule librement, et aucun acteur local ne décide seul en cas de crise.

Sur le plan logistique, la FIFA fonctionne avec des manuels opérationnels de plusieurs milliers de pages couvrant les transports des équipes, l'hébergement (hôtels sécurisés et exclusifs), la gestion des entraînements, la billetterie, les accréditations médias, les zones mixtes, et même le timing des cérémonies à la seconde près pour les diffusions télévisées.

Sur le plan infrastructurel, au-delà des stades certifiés (pelouse, éclairage, accès), la FIFA exige une séparation stricte des flux : joueurs, officiels, médias, public et VIP ne doivent jamais se croiser. Les accès sont contrôlés numériquement, les zones sanctuarisées, et des infrastructures de secours (médicales, évacuation) doivent être intégrées dès la conception.

Sur le plan de l'image, la FIFA impose un contrôle total de la signalétique, des messages diffusés dans les stades, des sponsors visibles, des interviews et des images télévisées. Pourquoi ? Parce que la Coupe du monde est un produit médiatique global, destiné à être consommé simultanément sur tous les continents. Tout ce qui peut créer une polémique, nuire à un sponsor ou exposer une faiblesse organisationnelle est considéré comme un échec, même si le match est spectaculaire.

Enfin, sur le plan juridique et financier, le pays organisateur doit assumer la majorité des coûts logistiques et sécuritaires, garantir juridiquement la FIFA contre de nombreux risques, et parfois adapter sa législation (visas, fiscalité, droits commerciaux). C'est pourquoi certains pays riches hésitent à candidater, et pourquoi la FIFA privilégie des États capables de mobiliser massivement leurs administrations.

Pour la FIFA, l'imprévu n'est pas une fatalité : c'est une faute. Et c'est précisément cette philosophie qui la distingue des confédérations continentales.

Le message implicite de la FIFA, renforcé sans un mot

Dans ce contexte, le Maroc joue un rôle central et paradoxal. Avec le stade Prince Moulay Abdellah, enceinte conforme aux normes FIFA désignée pour accueillir des rencontres de la Coupe du monde 2030, le royaume chérifien démontre une chose : l'Afrique sait construire, investir, impressionner sur le plan infrastructurel.

Pourtant, ce sont précisément les défaillances organisationnelles observées lors de cette finale — accueil catastrophique, gestion sécuritaire défaillante, incidents sur la pelouse, confusion des rôles — qui nuisent à l'image de la compétition. Et le message implicite, redoutablement efficace, envoyé par la FIFA est le suivant : "Les infrastructures, vous savez faire. Et bravo. Mais l'organisation au sens global — protocoles, sécurité, logistique, standardisation — c'est notre métier."

Sans communiquer, sans sanction visible, sans déclaration fracassante, la FIFA marque un point. Le spectacle désolant offert lors de cette finale renforce mécaniquement la confiance en ses standards, au détriment de la CAF. Chaque stadier sur la pelouse, chaque hôtel inadapté, chaque bagarre dans les tribunes devient une publicité involontaire pour le modèle FIFA.

L'Afrique a pourtant déjà fait ses preuves

Il serait injuste et inexact de conclure que l'Afrique est structurellement incapable d'organiser de grands événements footballistiques. L'Afrique du Sud a accueilli la Coupe du monde 2010 avec succès, dans des conditions logistiques et sécuritaires exemplaires. À l'époque, ce n'était pas l'organisation qui avait défrayé la chronique, mais l'équipe de France qui avait refusé de sortir du bus lors d'un entraînement.

Cette réussite démontre que le problème n'est pas continental, mais situationnel. L'Afrique dispose des compétences, des ressources et de l'expérience nécessaires. Ce qui fait défaut, ce sont des standards organisationnels homogènes, appliqués rigoureusement à chaque édition de la CAN, indépendamment du pays hôte. La question centrale n'est plus celle des infrastructures, mais celle de la gouvernance organisationnelle, de la formation des cadres, et de la capacité à appliquer des protocoles stricts sans improvisation.

Un intérêt médiatique en forte croissance

Malgré les incidents, la finale de la CAN 2025 a confirmé l'attractivité croissante de la compétition. En France, 3,4 millions de téléspectateurs ont suivi la rencontre sur M6, qui la diffusait en clair. Avec une part d'audience de 17,1 % entre 20h00 et 23h00, la chaîne a réalisé la deuxième meilleure audience de la soirée, juste derrière TF1.

Il s'agit de la meilleure audience télévisée pour la compétition depuis 18 ans. À titre de comparaison, la finale de l'édition précédente en 2024 n'avait réuni que 793 000 téléspectateurs sur W9. Cette progression spectaculaire — une multiplication par plus de quatre de l'audience — témoigne d'un intérêt grandissant pour le football africain, bien au-delà du continent.

Certes, ces chiffres restent en deçà des 7,7 millions de téléspectateurs qu'avait attirés la finale de l'Euro 2024 (Espagne-Angleterre) en juillet dernier. Mais la dynamique est là : la CAN devient progressivement un événement médiatique majeur, avec tout ce que cela implique en termes de droits télévisuels, de revenus publicitaires et d'influence.

Ce succès d'audience rend les défaillances organisationnelles encore plus problématiques. Car si la CAN attire des millions de téléspectateurs, elle représente aussi des dizaines de millions d'euros en jeu. L'enjeu n'est plus seulement sportif ou symbolique : il est devenu pleinement économique.

Un enjeu stratégique majeur pour l'Afrique

Ce basculement n'est pas anodin. Déjà, de plus en plus de pays africains envisagent de privilégier la Coupe du monde au détriment de la CAN. Or l'Afrique représente 54 fédérations nationales, soit un poids politique considérable dans les équilibres internes de la FIFA.

Si la CAF continue de céder du terrain organisationnel alors même que sa compétition phare connaît un tel essor médiatique, la question n'est plus seulement sportive ou symbolique : elle devient financière et stratégique. À terme, l'argent du football africain risque de transiter — encore et toujours — par les mêmes circuits, au profit des mêmes centres de décision. L'autonomie de la CAF, déjà fragilisée, pourrait s'éroder davantage.

La finale de la CAN 2025 n'a donc pas seulement couronné un champion. Elle a mis en lumière, brutalement, l'un des grands enjeux futurs du football africain : sa capacité à organiser des événements majeurs selon des standards internationaux irréprochables, sans perdre son autonomie et sa spécificité.

Regarder plus loin que les polémiques

S'arrêter aux querelles entre supporters, aux accusations arbitrales ou aux rivalités nationales serait passer à côté de l'essentiel. Ces débats passionnels, bien que légitimes, masquent une réalité plus profonde.

À ce rythme, la FIFA n'a même plus besoin d'imposer sa vision : les faits parlent pour elle. La question n'est donc pas de savoir qui a fauté lors de cette finale, mais ce que l'Afrique veut faire de son football à l'avenir, et surtout comment elle compte y parvenir.

Car au-delà du score, au-delà du chaos, cette finale pose une interrogation fondamentale : qui contrôlera demain l'organisation du football africain ? Et surtout, l'Afrique saura-t-elle tirer les leçons de 2010 pour prouver qu'elle peut organiser, de manière constante et fiable, des compétitions d'envergure mondiale ?

Le ballon est dans le camp de la CAF.

Mais pour l'heure, au-delà des polémiques et des enjeux de pouvoir, il convient de revenir à l'essentiel. Car n'est-ce pas finalement cela, le football qu'on aime ? Des émotions brutes, de l'incertitude, de la pression extrême, des faits de jeu qui modifient le cours d'un match, un scénario fou… et au bout du compte, un vainqueur.

Dimanche soir à Rabat, malgré le chaos organisationnel, malgré les protocoles violés, malgré les enjeux géopolitiques, le football a parlé.

Et la coupe est au Sénégal. Pour la deuxième fois.