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Tuco Gadamn : l'incandescence d'un artiste total

(photo by Pearo Photography) Il est des artistes qui naissent d'une école. Et puis il y a ceux qui naissent d'une culture. Tuco Gadamn est de ceux-là. Rasta de la nouvelle génération, nourri dès l'origine par la chaleur des sound systems, il porte en lui cette tradition vivante où la musique n'est pas un produit mais un feu que l'on transmet. Un feu qu'il sait attiser comme peu d'autres aujourd'hui. Anciennement connu sous le nom de Natty aux côtés de Rohff dans « Le son qui tue », Tuco s'est ensuite révélé avec sa propre identité musicale, fusionnant le dancehall et le hip-hop. Après la sortie de son premier EP « Gadamn », suivi d'une version Deluxe en 2020, il poursuit son ascension avec une authenticité qui ne faiblit jamais. Rappeur incandescent, il manie le verbe avec une aisance qui force le respect. Ce n'est pas un hasard s'il est devenu, après le départ de Kool Shen, le binôme naturel de Joey Starr avec « Caribbean Dandee » : même...

Live : comment le reggae préserve l'accès au public

 

Quand le concert devient un luxe.

Assister à un concert de rock, de pop ou de rap dans une grande salle française est aujourd'hui, pour une part croissante du public, un acte exceptionnel. Dans les Zénith, à l'Accor Arena ou dans les nouvelles arènes urbaines, le prix moyen d'une place oscille désormais entre 80 et 110 euros. Les meilleures catégories dépassent régulièrement les 150 euros, tandis que les offres dites « premium » flirtent avec les 200 euros et plus. Pour un salarié payé au SMIC (environ 10 euros de l'heure), cela signifie qu’il faut travailler 15 heures pour s’offrir 1h30 à 2 heures d’un spectacle dont la qualité artistique n’est pas toujours garantie.

Ce phénomène n'est plus marginal. Il structure désormais l'économie du spectacle vivant dit mainstream. Le concert n'est plus un rendez‑vous culturel régulier, mais un événement rare, planifié longtemps à l'avance, parfois réservé à ceux qui peuvent se permettre ce type de dépense. La conséquence est claire : une partie du public populaire, historiquement au cœur des musiques amplifiées, est progressivement tenue à distance.

Le reggae : une autre économie de la scène

Face à cette inflation généralisée, la scène reggae française présente une réalité radicalement différente. Contrairement aux discours récurrents sur une prétendue marginalisation du reggae, les faits économiques racontent une autre histoire.

Dans les salles moyennes, les clubs, les centres culturels, les MJC, les espaces associatifs ou les open airs, les concerts reggae restent majoritairement accessibles : 5, 10, 15 euros. Parfois 20 ou 25 euros pour des artistes confirmés. La gratuité, notamment via les sound systems et les événements militants ou communautaires, demeure une pratique vivante.

Cette multitude de petits et moyens rendez‑vous permet une chose devenue rare ailleurs : une fréquentation régulière. Aller à plusieurs concerts par mois reste possible. La musique redevient un usage, pas un privilège.

Les festivals : entre accessibilité et tensions économiques

Les festivals reggae cristallisent cette double exigence d'accessibilité et d'exigence artistique. Du Ragga Dub Force Festival, porteur des fondations du reggae (20 à 30 euros pour sa 6ème édition), aux événements plus établis comme Nomade Reggae Festival (pass 3 jours autour de 75 à 130 euros), SunSka, Dub Camp ou No Logo BZH (pass 3 jours entre 65 et 140 euros), ils rassemblent chaque année des dizaines de milliers de festivaliers sur tout le territoire français.

Leurs tarifs restent globalement inférieurs à ceux des festivals mainstream comparables, grâce à un fonctionnement souvent associatif reposant sur le bénévolat et des marges réduites. Mais cette accessibilité révèle aussi des situations paradoxales.

Pour de nombreux "petits" festivals, certains artistes viennent avec le défraiement pour seul cachet. Pour certains, c'est un choix militant assumé : l'organisateur les a fait débuter, soutenus, vus évoluer et grandir. Il est hors de question qu'entre eux  s'immisce la moindre question d'argent : c'est une question d'honneur, de fidélité, de transmission. Pour d'autres, c'est de la résignation : accepter ce qui est offert parce que de toute façon, dans le reggae, personne ne paie "correctement".

Cette situation pose une question politique fondamentale : pourquoi des artistes qui ont construit un genre musical, influencé des générations entières, doivent-ils jouer gratuitement ou presque pour que le public puisse accéder à leur musique ? Pourquoi ce qu'un rappeur mainstream facture 50 000 euros pour trente minutes de showcase, une légende du reggae l'accepte-t-elle pour un simple défraiement ?

Une musique du peuple, au sens économique du terme

Dire que le reggae est une « musique du peuple » n'a rien d'un slogan romantique. C'est une réalité structurelle.

D'abord, son modèle économique repose largement sur des circuits indépendants : labels autonomes, producteurs associatifs, collectifs, organisateurs locaux. Les cachets sont souvent plus modestes, mais compensés par une densité de dates et une relation directe avec le public.

Ensuite, le reggae porte historiquement une conception non élitiste de la culture. La musique y est un vecteur social, politique, spirituel. Elle circule dans les quartiers, les campagnes, les lieux alternatifs. Fixer des prix prohibitifs reviendrait à trahir sa fonction première : rassembler.

Enfin, le reggae échappe en grande partie à la logique du spectacle total. Peu de scénographies démesurées, peu d'effets pyrotechniques, peu de dispositifs marketing lourds. La centralité reste la musique, le message, l'énergie collective.

Le contre‑exemple nécessaire : dancehall et stars globalisées

Toutefois, il serait malhonnête d'idéaliser l'ensemble de la sphère reggae. Le dancehall international et certaines figures afro‑caribéennes mondialisées s'inscrivent désormais dans une économie comparable à celle de la pop ou du rap global.

Sean Paul, Shaggy, Popcaan, Burna Boy ou encore certains artistes afro‑fusion remplissent des Zénith et des Arenas avec des tarifs qui commencent autour de 45 à 60 euros et dépassent fréquemment les 90 ou 100 euros selon les catégories.

Cette évolution ne relève pas d'une trahison, mais d'un changement d'échelle. Ces artistes jouent dans la cour du divertissement mondial, avec les mêmes contraintes de production, de marketing et de rentabilité. Ils ne représentent toutefois qu'une partie – visible mais minoritaire – de l'écosystème reggae et caribéen.

Ce que le reggae révèle de la crise culturelle actuelle

La comparaison est éclairante. Là où le rock, la pop et le rap dominants se concentrent sur quelques dates chères et massives, le reggae français maintient une multitude de concerts accessibles, disséminés sur le territoire.

Le reggae ne souffre pas d'un manque de public. Il souffre d'un manque de projecteurs médiatiques. Face au désintérêt structurel des médias mainstream, la scène reggae française a construit son propre écosystème médiatique : Reggae.fr documente la scène depuis 25 ans, We Are Reggae occupe l'antenne télévisée, Pull Up Mag, Riddimkilla, Party Time Radio & TV couvrent l'actualité, Radio Mille Pattes émet sur la FM parisienne (92,9). À cela s'ajoutent d'innombrables antennes et émissions essentielles disséminées sur tout le territoire : à Nantes, Auxerre, Marseille, Lyon, Toulouse, Bordeaux, Saint-Étienne, Le Havre, à la Réunion. Ces médias constituent une infrastructure pérenne, tenue par des passionnés, qui assure la mémoire, la visibilité et la légitimité d'une scène ignorée ailleurs.

Mais cette autonomie médiatique révèle aussi une forme de ghettoïsation culturelle. Le reggae a ses propres canaux parce qu'il n'a pas accès aux canaux dominants. Le reggae n'est pas absent des médias mainstream par accident. Il est structurellement incompatible avec une économie de l'attention qui valorise l'exceptionnel, le cher, le rare. Cinquante concerts à 10 euros ne font pas un titre, même s'ils touchent plus de monde qu'un Zénith à 100 euros.

Cette situation maintient la scène vivante, documentée, mais invisible aux yeux du grand public. La question n'est donc pas « le reggae manque-t-il de médias ? », mais « pourquoi un genre musical si vivant, si organisé, reste-t-il systématiquement à l'écart des radars culturels dominants ? »

La vitalité du reggae est souterraine, continue, quotidienne. Elle se mesure moins en records de billetterie qu'en régularité, en fidélité, en transmission. À l'heure où l'accès à la culture musicale se restreint sous l'effet de la marchandisation, le reggae reste l'un des derniers espaces où la musique live demeure un bien commun.

Le prix de l'accessibilité : le sacrifice des artistes

Cette accessibilité n'est pas sans contrepartie. De nombreux artistes reggae acceptent des cachets faibles, parfois très en deçà de ce que leur talent, leur expérience et leur apport culturel justifieraient. Cette politique tarifaire, souvent présentée comme vertueuse pour le public, se fait trop fréquemment au détriment de la rémunération des musiciens, chanteurs, techniciens et équipes.

Il serait pourtant erroné d'y voir des artistes « au rabais ». La scène reggae regorge de créateurs exigeants, rigoureux, puissants scéniquement, dont la valeur artistique n'a rien à envier aux figures surexposées des autres genres musicaux. Leur précarité relative n’est pas le reflet d’un manque de qualité, mais le résultat d’un équilibre économique fragile.

Contrairement à une idée reçue, le prix d'un billet n'est pas mécaniquement déterminé par la taille de la salle. Il résulte d'un accord tripartite entre l'organisateur, le lieu et l'artiste. Dans le reggae, cet accord se fait souvent au nom de l'accessibilité, avec des marges réduites pour tous, et une pression accrue sur l'artiste, dernier maillon de la chaîne.

Biga*Ranx, pourtant loin d'être le plus à plaindre dans la sphère reggae, le dit clairement dans Tao Paï Paï, un des titres de son dernier album : "F-U-C-K tous les promoteurs qui nous paient mal". Si même un artiste établi, reconnu, capable de remplir des salles, dénonce cette réalité, c'est bien que le problème ne concerne pas uniquement les artistes émergents ou underground. C'est un fonctionnement structurel de toute la filière.

Ce que le marché culturel dominant valorise – la nouveauté, le buzz, la visibilité médiatique – n'a rien à voir avec la valeur artistique, historique ou culturelle réelle. Cette hiérarchie n'est pas le fruit du hasard : elle reflète des choix collectifs sur ce qu'on décide de valoriser, et sur qui on accepte de laisser dans la précarité.

Le problème n'est pas que les artistes reggae acceptent cette situation. Le problème, c'est qu'on la leur impose structurellement, qu'on la normalise, qu'on l'enrobe parfois de discours sur l'authenticité et la fidélité aux racines. Comme si la précarité était une preuve de pureté. Comme si vivre dignement de sa musique trahissait quelque chose.

Cette réalité pose une question centrale : comment préserver un accès populaire à la culture sans institutionnaliser la précarité de ceux qui la font vivre ?

Live Nation, Ticketmaster et l'avenir de la billetterie

Cette question devient d'autant plus cruciale si l'on regarde vers l'avenir. Le rachat de Paris La Défense Arena par Live Nation annonce un tournant pour le marché français. Live Nation ne se contente pas d’exploiter des salles : il possède également Ticketmaster, la plus grande plateforme de billetterie mondiale. Cet écosystème vertical contrôle à la fois la production, la promotion et la distribution des billets, avec une priorité claire : maximiser les revenus. L’accessibilité des concerts populaires, déjà fragile, n’est pas une préoccupation de cette stratégie.

Une résistance qui a un prix

Le reggae ne disparaît pas. Il résiste. Mais cette résistance repose trop souvent sur le sacrifice silencieux de ses artistes, qu'il soit consenti par honneur et fidélité, ou subi par résignation.

Dans un monde culturel de plus en plus excluant, cette réalité mérite d'être rendue visible, interrogée et débattue collectivement. Derrière la volonté louable de « rester vrai » se cache parfois une confusion dangereuse entre authenticité culturelle et précarité économique acceptée. Cette confusion arrange bien les organisateurs qui sous-paient, les plateformes qui ne rémunèrent pas, les médias qui ignorent, et un système culturel qui a décidé collectivement que certaines musiques, certains publics, certaines mémoires valent moins que d'autres.

Tous les concerts à ne pas manquer : https://www.dreadlockstribune.com/p/vos-sorties.html