Coût des missiles, bilans annoncés, silence des médias : une équation que personne ne veut résoudre.
En 2024, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 718 milliards de dollars — dixième année consécutive de hausse, record absolu depuis la fin de la Guerre froide. Dans le même temps, les frappes de missiles s'enchaînent sur trois théâtres simultanés : Ukraine, Gaza, Iran. Et les bilans annoncés continuent de tenir en quelques lignes. L'équation mérite d'être posée à voix haute.
Il est une question que les journaux télévisés ne posent jamais, que les éditorialistes esquivent et que les porte-parole militaires s'arrangent à rendre impensable : quel est le rapport entre ce que coûte une frappe et ce qu'elle est censée accomplir ? Non pas en termes stratégiques — on nous laisse entendre que c'est trop complexe pour que nous y comprenions quelque chose — mais en termes bruts, arithmétiques, vérifiables.
Poser cette question, c'est déjà risquer d'être taxé de naïveté, voire de complicité avec l'adversaire. Et pourtant, les chiffres sont là, publics, issus des budgets du Pentagone, des contrats Raytheon, des communiqués de l'OTAN. Il suffit de les mettre côte à côte.
L'arithmétique de la destruction
Un missile de croisière Tomahawk coûte entre 1,5 et 2 millions de dollars l'unité selon les données officielles du Département américain de la Défense. Un missile Arrow, utilisé par Israël pour intercepter les missiles balistiques iraniens, coûte 3,5 millions de dollars. Un Magic Wand, un million. Ce sont les armes de prédilection des frappes de précision vantées dans les conférences de presse — celles qui « minimisent les dommages collatéraux » et « ciblent les infrastructures militaires ».
Entre janvier 2024 et janvier 2025, les États-Unis ont mené 479 frappes sur le territoire yéménite. Bilan humain reconnu : 57 morts. Cinquante-sept. Pour des centaines de missiles à deux millions d'unité. Puis vient l'opération Rough Rider sous Trump, en mars 2025 : 800 cibles frappées en six semaines. Une frappe sur le port pétrolier de Ras Issa tue 80 personnes. Une autre sur un centre de détention pour migrants africains à Saada en fait des dizaines de plus. Et les Houthis, après quinze mois de bombardements, continuent de tirer des missiles sur des porte-avions américains.
Iran-Israël : quand défendre coûte sept fois plus qu'attaquer
Le théâtre irano-israélien offre l'illustration la plus saisissante de cette absurdité comptable. Le 13 avril 2024, l'Iran tire environ 330 engins sur Israël — drones Shahed, missiles de croisière, missiles balistiques. Israël et ses alliés (États-Unis, France, Royaume-Uni, Jordanie) interceptent 99 % des projectiles. Bilan côté israélien : une fillette bédouine grièvement blessée par un éclat, 31 blessés légers, des dommages mineurs sur une base aérienne restée opérationnelle.
Le coût de cette nuit ? Selon les estimations du Grand Continent, l'Iran a dépensé environ 49 millions de dollars pour son attaque. Israël et ses alliés ont dépensé 345 millions pour la contrer. Sept fois plus. Un missile Arrow à 3,5 millions de dollars pour abattre un drone Shahed à 35 000 dollars. L'asymétrie est documentée, chiffrée, publique. Elle n'a suscité aucun débat dans les hémicycles occidentaux.
La mécanique s'emballe à partir de juin 2025. Israël bombarde massivement l'Iran dans le cadre de l'opération Rising Lion, ciblant le programme nucléaire, les infrastructures énergétiques, des zones résidentielles. L'Iran riposte. En une semaine, Israël dépense près de deux milliards d'euros pour sa seule défense antimissile — soit 250 millions par jour. Au 25 juin 2025, l'ONG Human Rights Activists estime le bilan humain des bombardements israéliens et américains sur l'Iran à au moins 1 054 morts, dont 417 civils. Ces chiffres, quand ils circulent, restent marginaux dans le traitement médiatique occidental.
Ukraine-Russie : le réarmement comme nouvelle norme
Le conflit ukrainien a, lui, produit une mutation structurelle des budgets militaires européens. La Russie consacrait 149 milliards de dollars à son armée en 2024, soit une hausse de 38 % sur un an et le double de son niveau de 2015. L'Ukraine, envahie, a atteint la charge militaire la plus élevée au monde : 34 % de son PIB dédié à la défense. L'Allemagne, rompant avec ses habitudes pacifistes, a bondi de la septième à la quatrième place mondiale des dépensiers militaires en une seule année.
L'OTAN, elle, réclame désormais que ses membres portent leurs dépenses de défense à 5 % du PIB — un seuil inédit en temps de paix. Le plan Rearm Europe, proposé par Ursula von der Leyen, prévoit de mobiliser jusqu'à 800 milliards d'euros d'ici 2035. Pour quels résultats mesurables ? Trois ans après l'invasion russe, la ligne de front en Ukraine a peu bougé. Les villes sont détruites. Les civils morts se comptent en dizaines de milliers. Et l'industrie d'armement européenne affiche des résultats records.
Ce que ces milliards auraient pu faire
2 718 milliards de dollars. C'est le montant des dépenses militaires mondiales en 2024. Pour contextualiser : c'est plus que le PIB combiné de l'ensemble des pays d'Afrique subsaharienne. C'est, selon le rapport 2025 du Secrétaire général des Nations Unies sur l'impact des dépenses militaires sur les objectifs de développement durable, un investissement qui coïncide avec un retard spectaculaire dans la réalisation des ODD et une détérioration marquée de l'environnement.
Mettons des chiffres concrets en face. Une salle de classe construite en Afrique subsaharienne coûte environ 20 000 dollars selon les données de la Banque mondiale. Un missile Tomahawk en coûte 1,87 million : soit l'équivalent de 93 salles de classe. Un hôpital de district de 100 lits en Afrique de l'Ouest revient à environ 10 millions de dollars. Une seule nuit de défense antimissile israélienne lors des frappes iraniennes d'avril 2024 — 250 millions de dollars — aurait suffi à financer 25 de ces hôpitaux. L'hôpital général de référence que la Chine a construit à Niamey, inauguré en 2016 et servant des millions de Nigériens, a coûté 68 millions d'euros. Soit moins que le coût d'interception d'une seule salve de drones iraniens.
Ces comparaisons ne sont pas des arguments pacifistes — ce sont des faits budgétaires. L'UNESCO estime qu'il faudrait 77 milliards de dollars supplémentaires par an pour que les pays africains atteignent leurs objectifs éducatifs nationaux. C'est moins de 3 % des dépenses militaires mondiales annuelles. Et pendant qu'on cherche ces 77 milliards, l'aide à l'éducation en Afrique subsaharienne a chuté de 23 % au cours de la dernière année analysée. Personne, dans les rédactions ou dans les hémicycles, ne semble trouver utile de rapprocher ces deux colonnes de chiffres.
Deux vérités également accablantes
On se retrouve face à une alternative que les chancelleries et les médias dominants refusent de formuler clairement. Soit les bilans annoncés sont vrais — quelques dizaines de morts pour des centaines de missiles à plusieurs millions d'euros l'unité — et alors l'efficacité opérationnelle de ces frappes est catastrophique, et il faut le dire. Soit les bilans réels sont très supérieurs à ce qui est communiqué — ce que laissent penser les chiffres des ONG, les témoignages de terrain, et la logique même de ce qui est tiré sur quelles cibles — et alors c'est l'opacité institutionnelle qui est en cause.
Dans les deux cas, la question mérite d'être posée publiquement, sans idéologie, avec les chiffres. Qui bénéficie de cette dépense, si ce n'est les états-majors industriels qui produisent ces missiles ? Raytheon, Lockheed Martin, BAE Systems, Dassault enregistrent des résultats records depuis 2022. Les Bourses de défense n'ont jamais été aussi hautes. Pendant ce temps, les ODD patinent, les budgets sociaux se contractent, et les populations civiles des pays bombardés disparaissent dans des bilans en une ligne.
Ce n'est pas un argument contre la défense. C'est une demande de cohérence. Et une demande de comptes. On dépense des milliards pour bombarder. On nous annonce quelques morts. Quelqu'un ment.