À LA UNE

Le rappeur Travis Scott interdit de concert aux pyramides

  Le rappeur américain Travis Scott ne se produira finalement pas au pied des pyramides de Gizeh . Le concert prévu a été interdit par le Syndicat des musiciens égyptiens , qui estime que l’événement ne respecte pas « les traditions du peuple égyptien ». Officiellement, l’organisation affirme soutenir les concerts internationaux tant qu’ils ne « sapent pas les coutumes et traditions ancestrales ». Mais derrière cet argument culturel se dessine un débat plus large, mêlant identité, musique urbaine et bataille autour de l’héritage historique de l’Égypte. Des « rituels » pointés du doigt Dans son communiqué, le syndicat affirme avoir examiné les réactions sur les réseaux sociaux ainsi que les « positions de l’artiste ». Il dit avoir découvert « des images et des informations documentées sur les rituels étranges qu’il pratique », jugés incompatibles avec les traditions égyptiennes. Le texte ne précise toutefois jamais quels rituels sont visés. Cette accusation vague illustre une ...

Quand la télévision a cessé de parler aux enfants pour leur réserver une chaîne.

Il était une fois une télévision qui savait que des enfants rentreraient de l'école à seize heures trente. Elle les attendait. Ce temps-là est révolu — et ce n'est pas qu'une affaire de nostalgie.

Il y avait un rituel. Cartable posé, chaussures défaites, on s'installait devant le poste. Et la télévision, comme si elle avait consulté les horaires scolaires, proposait exactement ce qu'il fallait : du court, du drôle, du lisible. Bugs Bunny déjouait une nouvelle fois les pièges de Daffy Duck. Bip-Bip laissait le Coyote s'écraser au fond du canyon. La Panthère Rose réglait ses affaires en silence, avec une élégance que beaucoup d'adultes lui envieraient. Ces dessins animés n'étaient pas conçus pour les enfants seuls — ils étaient conçus pour tout le monde, et c'est précisément ce qui les rendait précieux.

La grande intelligence de Tex Avery, de Chuck Jones, d'Hannah-Barbera et des studios Warner Bros était d'avoir compris que l'humour n'a pas d'âge certifié. Que la justice pouvait s'incarner dans un lapin à lunettes. Que Mister Magoo, aveugle et têtu, disait quelque chose de vrai sur la condition humaine. Que Barbapapa, avec ses métamorphoses douces et sa famille recomposée, parlait à l'enfant et au parent assis côte à côte sur le même canapé. Ces programmes créaient un espace partagé, intergénérationnel, sans qu'on eût besoin de l'expliquer ou de le défendre.

La segmentation comme solution — et comme problème

Depuis le début des années 1990, après la disparition de La Cinq — qui avait avec son émission Youpi ! L'école est finie ! inventé le rendez-vous de l'après-école —, les programmes jeunesse ont progressivement quitté les chaînes hertziennes pour migrer vers le câble, le satellite, puis la TNT. Canal J d'abord, Gulli ensuite, et toute une galaxie de chaînes dédiées qui ont résolu le problème de représentation des enfants à la télévision d'une manière radicale : en leur construisant une pièce séparée dans la maison.

Le résultat est observable. Les enfants ont désormais un espace qui leur est entièrement consacré — et les adultes ont disparu de cet espace. Ce qui ressemble à une victoire est en réalité une perte. Ce qu'on a gagné en quantité de programmes disponibles, on l'a perdu en qualité de l'expérience partagée. Une chaîne entière de dessins animés en continu, c'est aussi une chaîne où personne ne décide plus que c'est l'heure — parce qu'il n'y a plus d'heure, plus de rendez-vous, plus d'attente.

Le manga, ou le malentendu fondateur

Il y a pourtant eu, entre les deux époques, une transition que l'histoire de la télévision française raconte rarement honnêtement. Dès 1988, le Club Dorothée sur TF1 commence à diffuser des animés japonais en masse — Dragon Ball, Les Chevaliers du Zodiaque, Nicky Larson, Ken le Survivant. Le succès est immédiat et colossal. Mais ces séries ne sont pas conçues pour des enfants de sept ans. Elles sont conçues au Japon pour des adolescents et de jeunes adultes — le public du Shōnen Jump, le magazine hebdomadaire qui publie les mangas originaux. La violence de Dragon Ball Z, les sous-entendus sexuels de Nicky Larson, l'ultraviolence de Ken le Survivant : tout cela passe sous les yeux d'un public non ciblé, dans une émission de jeunesse, parce que les producteurs d'AB Productions ont acheté ces droits à des tarifs défiant toute concurrence.

Le résultat est un malentendu productif qui aura des conséquences durables. Une génération entière d'enfants français grandit avec des récits de formation conçus pour des adolescents japonais — des histoires de dépassement de soi, de sacrifice, de violence ritualisée, de loyauté entre pairs. Ce n'est pas sans valeur narrative. Mais ce n'est pas Bip-Bip et le Coyote. Ce n'est pas l'humour universel de Tex Avery qui rit de tout le monde sans exclure personne. C'est quelque chose de plus ambigu, de plus segmenté, qui parle à une tranche d'âge précise et laisse les autres sur le bord du canapé.

Le CSA finira par réagir : la diffusion de Dragon Ball Z est arrêtée en novembre 1996 sur TF1 en raison de signalements liés à la violence de certains épisodes, un an avant la fin du Club Dorothée lui-même. La leçon ne sera pas tirée. Ces séries migreront vers le câble et le satellite — les chaînes Mangas, Game One, J-One — où elles trouveront leur public naturel, l'adulescent, ce consommateur de culture pop japonaise qui a entre 15 et 35 ans et que l'industrie du divertissement a appris à chouchouter. Entre-temps, l'enfant de six ans, lui, n'a plus sa place nulle part sur la grille hertzienne.

Ce que ces programmes disaient, et ce que les actuels taisent

On objectera que la nostalgie déforme le jugement. C'est vrai, et il faut s'en méfier. Mais l'observation vaut d'être faite sans affect : les dessins animés de l'époque hertzienne avaient une économie narrative que les productions contemporaines pour enfants ont souvent abandonnée. Un épisode de Bip-Bip durait sept minutes et contenait une situation, une mécanique, une résolution. C'était de la narration à l'état pur, sans remplissage, sans sur-explication. Les personnages ne commentaient pas leurs émotions — ils les jouaient.

Ce que l'on observe dans une partie de l'offre actuelle, c'est autre chose : des récits d'adultes habillés en graphismes enfantins, des conflits de pouvoir et de reconnaissance que l'enfant subit plus qu'il ne comprend, une surenchère sonore qui substitue le volume à l'invention. Ce n'est pas universel — il existe de bonnes productions contemporaines. Mais la tendance de fond est là, documentée par quiconque passe une heure devant les chaînes dédiées : on crie beaucoup, on résout peu.

Ce qu'on a vraiment perdu

La question n'est pas de savoir si les dessins animés d'aujourd'hui sont moins bons que ceux d'hier. Elle est de savoir ce que signifie retirer aux enfants leur place dans la programmation généraliste. Ce retrait n'est pas anodin. Il dit quelque chose sur la façon dont une société conçoit ses espaces communs. Quand un enfant regardait Barbapapa sur TF1 à dix-sept heures, il regardait la même chose que son père revenu tôt du travail, que sa grande sœur qui faisait semblant de ne pas trouver ça drôle. La télévision était un lieu de cohabitation involontaire — et cette cohabitation avait une valeur que la segmentation par cible a méthodiquement détruite.

Ce qu'on a perdu, ce n'est pas l'innocence de ces dessins animés. C'est la fenêtre commune. Ce moment où un adulte riait d'une blague sur l'obstination du Coyote parce qu'il reconnaissait quelque chose de lui-même, et où l'enfant riait pour d'autres raisons, et où les deux rires coexistaient sans qu'on eût besoin d'un algorithme pour les séparer.