Derrière l'initiative associative lancée en 2025, une question demeure : peut-on parler de représentation politique sans pouvoir institutionnel ?
Depuis janvier 2025, une association française propose aux personnes exilées d'élire leurs propres « représentants ». Le projet se nomme Parlement des Exilés. Le mot est choisi. Il mérite d'être interrogé.
Il existe, dans la vie politique, une catégorie particulière d'initiatives : celles qui diagnostiquent un problème réel avec une précision irréprochable, et y apportent une réponse dont la forme contredit l'ambition. Le Parlement des Exilés appartient à cette catégorie.
Le constat de départ est incontestable. Plus de cinq millions d'étrangers résident en France sans disposer du droit de vote national. Certains y vivent depuis une décennie, payent des impôts, élèvent des enfants scolarisés dans la République, et demeurent pourtant absents de toute consultation formelle sur les politiques qui les gouvernent directement. Ce déficit de représentation est documenté, structurel, et politiquement assumé par l'ensemble des formations au pouvoir depuis des décennies.
Face à ce vide, l'initiative lancée en janvier 2025 au Conseil économique, social et environnemental propose une réponse associative : organiser des élections en ligne, permettre à une quinzaine de représentants issus de l'exil d'être désignés par leurs pairs, puis les former aux institutions et aux droits, afin qu'ils participent à des débats publics. Le projet est sérieux dans son organisation, sincère dans son intention. Ce n'est pas son sérieux qui pose problème. C'est son nom.
Un mot qui emprunte ce qu'il ne peut pas rendre
Un parlement, au sens institutionnel, est une assemblée dotée d'un pouvoir normatif. Il légifère, contrôle l'exécutif, dispose d'un mandat issu du suffrage universel. Le Parlement des Exilés ne fait rien de tout cela. Ses fondateurs en conviennent eux-mêmes. Interrogée sur ce choix terminologique, Dounya Hallaq, cofondatrice du projet, répond sans détour : « Nous nous sommes inspirés de dispositifs existants comme le Parlement des Enfants ou des Jeunes. Il s'agit de créer un espace structuré pour une population spécifique, favorisant participation et formation. » L'argument vaut ce qu'il vaut. Ces dispositifs sont précisément conçus comme des espaces pédagogiques pour des populations que l'institution considère comme en devenir démocratique — pas encore en mesure d'exercer un droit, mais en formation pour le comprendre. Ranger les exilés dans cette catégorie revient à reproduire, sans le vouloir, la logique même que le projet entend combattre : celle d'une tutelle bienveillante substituée à une représentation réelle.
Le nom « parlement » n'est pas neutre. Il produit un effet de légitimité symbolique qui flatte les élus et rassure les organisateurs, mais il installe aussi une confusion que les fondateurs eux-mêmes entretiennent sans toujours la mesurer. Ali Alsudani, porte-parole du Parlement, arrivé d'Irak en France en 2019, formule ainsi l'ambition du projet : « Cette représentation, davantage citoyenne que politique, profite à tous. » La distinction est révélatrice. Elle dit, plus clairement que n'importe quelle analyse extérieure, ce que le Parlement des Exilés est réellement : non pas un espace de pouvoir, mais un espace de présence. Ce n'est pas sans valeur. Mais ce n'est pas ce que le mot « parlement » promet.
Une marge de manœuvre quasi inexistante
Au-delà de la sémantique, la question des marges réelles du Parlement des Exilés est brutale. Le projet s'appuie sur un réseau académique sérieux — l'Université Paris Nanterre, l'Institut Jacques Delors, le CELSA, Columbia Paris — et prévoit un diplôme reconnu par l'État à l'issue de la première année de formation. Ce cadre est réel et mérite d'être dit. Il ne résout pas pour autant la question du pouvoir. Aucun parti politique représenté à l'Assemblée nationale ne s'est officiellement associé à l'initiative. Certains élus ont « exprimé leur intérêt » — formule diplomatique qui, dans le lexique institutionnel, signifie généralement qu'aucun engagement n'a été pris. Dans le contexte politique actuel, marqué depuis la dissolution de 2024 par une tripartition de l'hémicycle incapable de dégager la moindre majorité stable, une initiative associative sur la représentation des non-citoyens n'a aucune chance de trouver un porteur législatif.
Sans levier parlementaire, sans relais partisan, sans capacité à déposer un texte, à interpeller un ministre ou à contraindre un calendrier législatif, que peut concrètement faire une quinzaine de représentants élus par une fraction d'une population elle-même fragmentée et précaire ? Participer à des colloques. Témoigner dans des médias. Formuler des propositions que personne n'est tenu d'entendre. Ce n'est pas sans valeur. Mais ce n'est pas de la représentation politique. C'est de la consultation symbolique — un exercice qui, historiquement, a souvent servi à occuper les marges sans modifier le centre.
La démocratie cosmétique et ses effets pervers
Il existe un risque propre à ce type d'initiative, rarement formulé dans les discussions qui l'entourent : celui de soulager une demande légitime sans y répondre. En créant un espace de parole visible, on peut donner l'impression que la question de la représentation des exilés est prise en charge — sans que les structures qui l'ont produite soient remises en cause. La visibilité médiatique du Parlement des Exilés pourrait, paradoxalement, servir à atténuer la pression politique en faveur de réformes plus substantielles : extension du droit de vote aux élections locales pour les résidents étrangers, accès élargi aux procédures de consultation obligatoire, représentation dans les instances consultatives de l'État.
Ces pistes existent. Certaines ont été expérimentées dans d'autres démocraties européennes — notamment en Scandinavie, où des conseils consultatifs d'étrangers disposent d'un accès formel aux délibérations locales, avec des droits d'audition et des obligations de réponse de la part des élus. Elles supposent une volonté politique que ni la gauche ni la droite française n'ont manifestée de façon conséquente. L'existence du Parlement des Exilés ne crée pas cette volonté. Elle la contourne.
Ce que le nom révèle malgré lui
Le projet des fondateurs du Parlement des Exilés n'est pas douteux. Leur diagnostic est juste. Leur énergie est réelle. Mais le choix du mot « parlement » trahit moins une ambition qu'une résignation : celle de ceux qui, ayant compris que les institutions ne s'ouvriraient pas, ont décidé d'en construire la fiction à côté.
Cette fiction n'est pas sans dignité. Mais elle dit aussi, en creux, l'état des démocraties libérales face à la question migratoire : incapables d'intégrer structurellement ceux qu'elles acceptent de recevoir, elles délèguent à la société civile le soin de gérer symboliquement une exclusion qu'elles maintiennent institutionnellement. Le Parlement des Exilés ne souffre pas d'un défaut d'intention. Il souffre d'un excès de nom — et cet excès dit, plus que n'importe quel rapport officiel, ce que la République est encore prête à accorder à ceux qui vivent en elle sans en faire pleinement partie.
Pour aller plus loin :
1. https://parlementdesexiles.eu/
2. https://france-fraternites.org/notre-entretien-avec-le-parlement-des-exiles/