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Vous connaissiez les engagés ?

Après l'esclavage, il y a eu l'engagisme. Cent dix ans d'exploitation à peine déguisée, 164 000 hommes et femmes arrachés à leur monde pour couper la canne à La Réunion. Une histoire que peu connaissent. Une exposition à Saint-Leu s'en charge enfin. On croit souvent que l'histoire de l'exploitation coloniale s'arrête à l'abolition de l'esclavage. Comme si 1848 avait tout effacé d'un coup, comme si les anciens maîtres avaient soudainement renoncé à leurs champs, à leurs usines, à leur besoin de bras. La vérité est plus sombre, plus longue, plus habilement dissimulée. À La Réunion, dans le musée Stella Matutina — une ancienne usine sucrière reconvertie à Saint-Leu —, une exposition intitulée « Les Engagés du sucre » rouvre ce chapitre que l'histoire officielle a longtemps préféré laisser fermé. L'engagisme. Le mot est presque doux. Presque propre. Il désigne pourtant un système colonial d'exploitation du travail qui a pris le relais de ...

Musique à l'image : l’intelligence artificielle menace toute une chaîne humaine de création

40 000 morceaux générés par IA déposés chaque jour sur Deezer. Des compositeurs qui voient leurs tarifs divisés par quatre. Un secteur discret, celui de la musique à l'image, en première ligne. Des professionnels se battent aujourd'hui pour qu'un label garantisse l'origine humaine des œuvres. Enquête sur une transformation silencieuse.

Dans l'audiovisuel, tout le monde entend la musique. Personne ne voit celui qui l'a faite. C'est l'un des métiers les plus invisibles de l'industrie culturelle : compositeur pour la télévision, le documentaire, la publicité. Ce qu'on appelle la musique à l'image, ou production music. Des catalogues entiers de morceaux précomposés, disponibles à la demande, qui habillent des millions de scènes chaque jour.

L'arrivée de l'intelligence artificielle générative dans la création musicale bouleverse déjà l'économie de la musique à l'image — ces compositions utilisées pour les films, documentaires, séries ou publicités. Ce secteur discret est aujourd'hui en première ligne face à l'IA appliquée à la musique. Et ce qui s'y joue préfigure ce qui va arriver partout ailleurs dans la création.

Un tarif divisé par quatre

Julien Jaouen est compositeur pour l'image. Son catalogue s'étend de EuropaCorp à Arte, de Gaumont au documentaire animalier. Un professionnel établi, formé au conservatoire, deux fois primé aux concours RealWorld Studio de Peter Gabriel.

Il a récemment travaillé sur une publicité pour une marque de chocolat. La base musicale avait déjà été générée par un système d'IA en interne dans l'agence. On lui a demandé d'arranger, de finaliser. Il a été crédité comme compositeur.

Sa rémunération : divisée par quatre.

« Ce n'est pas une concurrence déloyale, c'est une atomisation. » — Julien Jaouen, compositeur

Le mot est choisi. Pas une disruption, pas une évolution : une fragmentation. Le métier ne disparaît pas d'un coup — il est découpé en micro-tâches, chaque morceau tarifé au plus bas, jusqu'à ce que l'ensemble ne soit plus viable.

40 000 morceaux par jour

Les chiffres donnent la mesure de la vitesse. En novembre 2024, la plateforme de streaming Deezer a révélé recevoir quotidiennement près de 40 000 chansons générées par IA, selon les données communiquées par l'entreprise.

Le Syndicat national de l'édition phonographique (SNEP) estimait la même année que 10 % des morceaux livrés sur certaines plateformes étaient intégralement produits par des algorithmes — soit plus de 10 000 titres par jour.

La major Sony Music a détecté sur les plateformes de streaming près de 135 000 morceaux deepfake imitant frauduleusement la voix et le style d'artistes qu'elle représente, dont Harry Styles et Beyoncé.

Dans le secteur de la musique à l'image, la pression est plus ancienne et plus systématique. Les budgets y sont structurellement serrés. Les délais, courts. L'IA s'y est imposée non pas comme une expérimentation mais comme une solution opérationnelle. Des producteurs l'utilisent déjà pour générer des bases musicales entières en quelques secondes, avant de solliciter — ou non — un compositeur humain pour les finaliser.

Pas juste un musicien. Une équipe.

Composer pour l'image n'est pas seulement le travail d'un artiste isolé devant son écran. Dans de nombreux projets, cela implique aussi un orchestrateur, des musiciens pour enregistrer les cordes, un ingénieur du son.

« Mon métier consiste aussi à embaucher du monde », explique le compositeur Julien Jaouen.

Les outils d'IA capables de simuler des orchestres entiers rendent désormais possible la production de musiques complexes sans mobiliser un seul musicien. C'est là que l'impact dépasse le seul compositeur. C'est une filière entière qui se fragilise.

La comparaison avec les anciennes banques de sons orchestraux — qui avaient déjà réduit les sessions d'enregistrement en studio — a ses limites. Ces technologies nécessitaient encore un savoir-faire technique important. L'IA d'aujourd'hui promet de supprimer ce savoir-faire lui-même.

-27 % de revenus d'ici 2028

L'étude publiée en janvier 2024 par la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) et son équivalent allemand, la GEMA, conduite par l'institut Goldmedia, ne laisse pas de place à l'optimisme.

71 % des auteurs et compositeurs interrogés estiment que l'IA constitue une menace pour leur avenir professionnel.

Les revenus des créateurs pourraient diminuer de 27 % d'ici 2028 si la tendance actuelle se poursuit, soit une perte cumulée estimée à 2,7 milliards d'euros. Et ce dans un contexte où les algorithmes des IA génératives se sont entraînés sur des millions d'œuvres protégées — sans que leurs créateurs aient participé aux revenus générés.

La Sacem a déclaré exercer son droit d'opposition à l'utilisation de ses répertoires par les développeurs d'IA et milite pour des accords de licence contraignants. Mais les textes peinent à suivre.

Un label pour dire : ici, c'est un humain

Face à cette transformation, des professionnels du secteur réclament un outil simple, lisible, immédiatement compréhensible : un label d'authenticité. Une certification garantissant qu'une musique a été composée par un être humain.

L'idée n'est plus théorique. Elle existe déjà dans d'autres secteurs créatifs.

En juin 2025, le Syndicat national de l'édition a lancé en France le label « Interprétation Humaine » pour le livre audio — une première en Europe. Le principe : garantir que la narration d'un ouvrage a été réalisée par un comédien professionnel, et non par une voix synthétique. Le macaron apparaît sur la couverture. Le public choisit.

Plus tôt, en 2023, le « Label Création Humaine » avait été lancé pour les textes et les productions audiovisuelles. Il certifie qu'une œuvre a été conçue sans recours à l'IA, via un processus combinant engagement contractuel de l'auteur, détection algorithmique et entretien avec un auditeur.

Du côté des plateformes, Deezer a développé un système de détection et d'étiquetage des contenus générés par IA, qu'elle exclut désormais des recommandations et des playlists éditoriales.

Pour la musique à l'image, un tel label reste à construire. Mais le terrain est défriché. L'enjeu : donner aux producteurs, diffuseurs et spectateurs les moyens de distinguer une œuvre issue d'un travail créatif humain d'un contenu généré à la demande par un algorithme.

Le droit à la traîne

Sur le plan juridique, la situation est paradoxale. En droit français et européen, une œuvre ne peut être protégée par le droit d'auteur que si elle est attribuable à une personne physique. Une composition intégralement produite par une IA tombe donc dans le domaine public dès sa création — ce qui pose un problème aux producteurs eux-mêmes, incapables de protéger ce qu'ils produisent.

Le règlement européen AI Act, entré en vigueur en août 2024, pose un premier cadre de régulation. Mais ses dispositions spécifiques aux droits d'auteur restent limitées. Les organisations de créateurs plaident pour des amendements imposant la transparence sur les données d'entraînement, la reconnaissance d'un droit à rémunération et l'obligation de négocier des licences.

Au Canada, la société de gestion SOCAN a précisé que les œuvres créées entièrement par IA ne peuvent pas être déclarées auprès de l'organisme. Les sociétés américaines ASCAP et BMI ont adopté la même position. Ce n'est pas encore une loi. Mais c'est un signal.

Ce que la standardisation coûte

Il reste une question que les chiffres ne tranchent pas. Dans l'audiovisuel, la musique ne remplit pas seulement une fonction sonore. Elle structure la narration. Elle oriente l'émotion. Elle crée la tension ou l'espace.

Un algorithme peut produire en quelques secondes une musique fonctionnellement adéquate. Il peut imiter le style d'une époque, calibrer un tempo, coller à une scène. Ce qu'il ne fait pas, c'est décider. Choisir. Renoncer à quelque chose pour affirmer autre chose.

La généralisation des outils automatisés dans la musique à l'image risque de produire une standardisation du son. Des bandes sonores interchangeables, optimisées pour ne pas déranger. Efficaces. Oubliables.

Ce n'est pas une question de nostalgie pour une époque révolue. C'est une question de ce que l'on veut que les images racontent — et de qui décide de la musique qui les accompagne.