Pressenti pendant des années pour incarner 007, l'acteur britannique d'origine sierra-léonaise a finalement tranché : certains marchés "n'accepteront pas" un homme noir dans le rôle. Une lucidité désarmante sur les mécanismes du racisme ordinaire dans l'industrie du divertissement mondial.
Il aurait pu esquiver. Sourire, démentir, passer à autre chose. Idris Elba a choisi de dire la vérité — et cette vérité est inconfortable pour tout le monde, sauf peut-être pour ceux qui la vivent.
Dans un entretien accordé au magazine GQ, l'acteur britannique de 53 ans, fils d'un Sierra-Léonais et d'une Ghanéenne, a posé les mots que l'industrie hollywoodienne préfère généralement laisser entre les lignes. Sur la question de James Bond — dont il a été le candidat fantasmé pendant près d'une décennie — Elba n'a pas mâché ses mots : « Soyons réalistes, certains marchés ne sont tout simplement pas réceptifs à cela. James Bond est un phénomène mondial. Et le public n'acceptera pas forcément un homme noir, un homme africain, dans le rôle de Bond. Ce n'est pas conforme à leurs attentes culturelles. Point final. »
Lucidité ou capitulation ?
On pourrait lire ces mots comme une forme de résignation. On préférera y voir ce qu'ils sont : un diagnostic. Elba ne dit pas que ce serait juste. Il dit que c'est ainsi. Et il a raison — au sens où décrire une réalité n'est pas l'approuver.
Ce qu'il pointe, c'est la géographie du racisme dans l'économie du blockbuster. James Bond, c'est 27 films, six décennies d'existence, des milliards de dollars de recettes mondiales — dont une part significative issue de marchés en Asie, au Moyen-Orient, en Europe de l'Est, où la question de la représentation noire à l'écran se heurte à des préjugés que les studios préfèrent ménager plutôt que bousculer. L'argument financier est le paravent derrière lequel se cache l'argument racial. Elba nomme l'un pour désigner l'autre.
Il a aussi ajouté : « N'essayons pas de le rendre politiquement correct. » Formule piégée, qui sera récupérée par tous les adversaires de la diversité à l'écran. Mais dans le contexte de son propos, Elba ne dit pas que la représentation noire serait du militantisme déguisé. Il dit que Bond est une fiction d'évasion — et que faire entrer la politique dans cette fiction sans transformer l'œuvre en profondeur serait une erreur. C'est un argument sur la cohérence narrative, pas une concession aux réactionnaires.
Un personnage blanc par construction
James Bond n'est pas neutre. Il est le produit de Ian Fleming, écrivain britannique d'après-guerre, nostalgique de l'empire, dont les romans suintent le colonialisme et la condescendance raciale. Le personnage a été pensé blanc, anglais, d'une certaine classe sociale — et cette blancheur n'est pas un accident de costume, c'est une composante idéologique.
Confier le rôle à un acteur noir ne serait donc pas un simple changement de casting. Ce serait une décision politique — sur ce que la culture populaire britannique et mondiale veut faire de son propre héritage colonial. Les studios Amazon, qui détiennent aujourd'hui la franchise après le rachat de MGM, ne semblent pas prêts à assumer ce débat. Ils préfèrent l'ouverture du casting à des acteurs comme Callum Turner, Henry Cavill ou Aaron Taylor-Johnson — tous blancs, tous dans la tradition du personnage.
Ce que l'industrie fait des corps noirs
Ce qui est intéressant dans la trajectoire d'Elba autour de Bond, c'est précisément la durée. Pendant des années, son nom a circulé, alimentant les spéculations, entretenant l'illusion d'une industrie ouverte au changement. Une inclusion fantasmée, jamais concrétisée, qui a servi d'alibi à une franchise qui ne bougeait pas.
L'acteur lui-même l'a reconnu : il n'a « jamais été en lice ». Les rumeurs n'étaient pas du casting — c'était du marketing de la diversité. Une façon de faire parler de Bond sans rien changer à Bond.
Elba joue actuellement dans Les Maîtres de l'Univers, où il incarne Man-At-Arms. Il plaisante lui-même sur l'écart entre le personnage — « un type de dessin animé des années 1980 avec une moustache rousse » — et sa propre image. « Man-At-Arms pourrait être de n'importe quelle couleur ! Il a les jambes vertes, bon sang ! » Le trait d'humour dit quelque chose : là où le personnage est ouvertement fictif, la couleur n'a plus d'importance. C'est dans les fictions qui se veulent réalistes — ou prestigieuses — que le verrou racial se referme.
Bond continue, Elba passe à autre chose
Le prochain James Bond sera réalisé par Denis Villeneuve (Dune) et écrit par Steven Knight, créateur de Peaky Blinders. La directrice de casting Nina Gold, à qui l'on doit entre autres les franchises Star Wars et Paddington, conduit les auditions. Amazon a confirmé que le processus est en cours sans dévoiler de noms.
Cinq ans après Mourir peut attendre, dernier film de Daniel Craig, la franchise se cherche un successeur. Tout indique qu'il ressemblera aux précédents.