Il y a quelques mois encore, la Coupe du monde 2026 semblait devoir s'écrire sous le signe de Donald Trump. Un Mondial organisé aux États-Unis, au Canada et au Mexique, avec en toile de fond les questions de visas, les tensions diplomatiques, les inquiétudes sur l'accueil réservé aux supporters venus d'Afrique, du Moyen-Orient, d'Amérique latine. Une compétition qui s'annonçait politiquement chargée, presque hostile dans son contexte.
Et puis l'Afrique est arrivée. Dix équipes. Pour la première fois de l'histoire du Mondial.
Du Maroc, demi-finaliste au Qatar et candidat sérieux au dernier carré, au Cap-Vert, néophyte qui foule pour la première fois la plus grande scène du football mondial — en passant par le Sénégal, le Nigeria, le Cameroun et leurs générations de talent. Le vrai récit de ce Mondial 2026, ce n'est pas Trump. C'est ça.
Mais avant de céder à l'euphorie, il faut regarder ce que cette victoire cache.
La FIFA ne fait pas de cadeaux
Dix places pour l'Afrique, ce n'est pas un acte de justice sportive spontané. L'élargissement du Mondial à 48 équipes répond aussi à un calcul politique : renforcer le soutien des confédérations historiquement sous-représentées, au premier rang desquelles l'Afrique. Depuis l'arrivée de Gianni Infantino à la tête de la FIFA en 2016, les fédérations africaines ont été parmi ses soutiens les plus constants — aux élections, aux réélections, dans les votes stratégiques qui ont consolidé son pouvoir. La visibilité sportive accordée au continent est, en partie, la traduction de ce rapport de force.
Patrice Motsepe, président de la CAF, s'en félicite : "C'est la première fois dans l'histoire de cette compétition que l'Afrique compte dix représentants. Cela témoigne de la croissance significative du football africain ainsi que de sa compétitivité sur la scène mondiale." L'optimisme est légitime. La croissance du football africain est réelle. Mais il ne faut pas confondre cette réalité avec la générosité de la FIFA — qui n'est pas dans ses habitudes.
Ce que l'instance genevoise achète avec ces dix places, c'est l'avenir. Un continent qui voit ses équipes s'installer durablement sur la plus grande scène mondiale commence naturellement à se projeter comme pays organisateur. C'est exactement ce que la FIFA calcule : de nouveaux marchés, de nouvelles candidatures, de nouvelles infrastructures à financer — par d'autres — et de nouveaux droits à négocier pour elle-même.
Le Mondial comme horizon, le piège comme destination
Le Maroc co-organise déjà le Mondial 2030 avec l'Espagne et le Portugal. D'autres pays africains regardent 2034, 2038 avec des ambitions croissantes. C'est compréhensible. C'est même, dans une certaine mesure, légitime — organiser un Mondial, c'est exister sur la carte du monde d'une façon que peu d'événements permettent.
Mais l'histoire des grandes compétitions sportives dans les pays émergents est là, documentée, répétée, et rarement tirée comme leçon.
Athènes 2004. Brasilia 2014. Ces villes ont construit des stades pharaoniques, développé des infrastructures express, mobilisé des milliards — publics pour l'essentiel. Les sponsors sont arrivés, les caméras ont tourné, le monde a regardé. Puis tout le monde est reparti.
Les stades, eux, sont restés. Surdimensionnés pour les championnats locaux, sous-utilisés faute de public suffisant, sous-entretenus faute de budget récurrent. Au Brésil, plusieurs arènes construites pour 2014 sont devenues des éléphants blancs — l'Arena Amazônia de Manaus, inaugurée en grande pompe, accueille aujourd'hui quelques matchs de championnat régional dans une ville sans club de première division. La facture de maintenance, elle, ne part pas avec les sponsors. Elle court, année après année, sur les budgets publics de pays qui ont d'autres urgences.
Ce que l'Afrique doit exiger avant de signer
Vouloir organiser un Mondial n'est pas une erreur en soi. C'est la condition dans laquelle on l'organise qui détermine si c'est un levier ou un piège.
Les questions que les États africains candidats doivent poser — et imposer dans les négociations avec la FIFA — ne sont pas celles du prestige. Ce sont celles de l'après. Combien de stades, de quelle taille, pour quelles ligues locales existantes ? Quels équipements de proximité — terrains, centres de formation, infrastructures d'entraînement — pour irriguer le football populaire plutôt que de concentrer les moyens sur quelques enceintes spectaculaires ?
Sur les droits télévisés, la question est plus complexe : ils sont aujourd'hui intégralement centralisés par la FIFA, qui les négocie globalement et redistribue une part aux fédérations selon ses propres critères. Ce modèle n'est pas une fatalité — il peut être renégocié, à condition que les confédérations africaines pèsent collectivement dans les instances. C'est précisément le levier que la FIFA leur a donné en accroissant leur représentation — et que l'Afrique doit apprendre à retourner en sa faveur.
Mais le véritable enjeu est peut-être ailleurs. L'Afrique produit des joueurs parmi les meilleurs du monde. Elle les forme dans ses académies, les voit grandir dans ses championnats locaux — puis les regarde partir à quinze ou seize ans vers les ligues européennes, qui captent l'essentiel de la valeur. La formation des entraîneurs, la structuration des championnats, la rétention des talents, l'économie locale du football — voilà ce qu'une vraie politique sportive souveraine devrait construire, Mondial ou pas.
Dix équipes en 2026, c'est une victoire réelle — le fruit d'un rapport de force construit sur des décennies, sur les terrains et dans les couloirs de la FIFA. Mais une place supplémentaire dans le tournoi ne vaut pas nécessairement une place supplémentaire dans l'économie mondiale du football.
Sinon, dans vingt ans, on dira de ces Mondiaux africains ce qu'on dit aujourd'hui des mines de cobalt du Katanga : le monde est venu, a pris ce qu'il voulait, et est reparti.