Sur "l'île aux belles eaux", nom originel de la Guadeloupe, la situation est critique : un quart de la population n’a pas accès à l’eau potable tous les jours, selon un rapport du Conseil économique, social et environnemental (Cese) publié en 2022. Fin février 2025, la moitié des habitants a même subi une coupure généralisée, conséquence d’actes de sabotage.
Une île riche en eau, mais un réseau défaillant
À première vue, le paradoxe saute aux yeux : entre cascades luxuriantes et précipitations abondantes, la Guadeloupe regorge d’eau. Le massif de la Soufrière joue le rôle de "château d’eau naturel", assurant une ressource par habitant deux fois supérieure à celle de la métropole, selon un audit de 2018. Pourtant, 60 % de cette eau se perd dans les 3 000 km de canalisations vétustes, d’après la préfecture.
Construit sans vision d’ensemble à partir des années 1950, le réseau s’est développé avec les matériaux les plus économiques du moment — fonte grise, amiante-ciment, PVC, puis polyéthylène haute densité (PEHD). Ce dernier, inadapté au sol et au climat locaux, provoque des fuites massives dès cinq ans d’utilisation, malgré une durée de vie annoncée de vingt-cinq ans. La connaissance précise des infrastructures s’est aussi érodée, notamment après le départ de Veolia (ex-Générale des eaux) en 2014.
Eau contaminée, colère des habitants
Le réseau poreux favorise les contaminations. Résultat : une eau trouble, parfois brune, et la présence occasionnelle de matières fécales, dues à des systèmes d’épuration défaillants. En février, l’eau a été interdite à la consommation dans plusieurs communes, dont Le Moule et Petit-Canal. Le chlordécone, pesticide utilisé dans les bananeraies jusqu’en 1993, continue également de polluer les sols et les nappes. À Gourbeyre, l’eau a été déclarée impropre pendant un mois début 2025. Plusieurs plaintes ont été déposées pour "mise en danger de la vie d’autrui", sans suite à ce jour.
Des factures impayées et des soupçons de corruption
Face à ces manquements, de nombreux habitants refusent de payer leurs factures. En 2018, près de 40 % d’entre elles étaient impayées, selon un rapport parlementaire. Les branchements sauvages et compteurs défectueux sont pointés du doigt, tout comme certaines structures publiques : environ 30 % seraient de "mauvais payeurs".
La gestion passée a aussi été entachée de détournements de fonds. En 2019, l’ancien président du principal syndicat de gestion de l’eau a été condamné à trois ans de prison. D’autres affaires, bien que non prouvées, alimentent la méfiance et le ressentiment.
L’État prend la main, la population reste prudente
Pour tenter de redresser la situation, l’État a repris le contrôle en 2021, en créant le Syndicat mixte de gestion de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe (SMGEAG). Une mesure exceptionnelle, l’eau relevant normalement des collectivités locales. En 2024, un sous-préfet a même été nommé spécialement pour superviser le dossier.
L’État a investi plusieurs dizaines de millions d’euros, mais les défis restent énormes. En septembre 2024, 12 millions de subventions ont été suspendus en raison d’un déficit de 50 millions d’euros dans les caisses du SMGEAG. Quelques semaines plus tard, son président démissionnait.
Selon certains experts, il faudrait 1,5 à 2 milliards d’euros pour rénover totalement le réseau. "L’État doit assumer ses responsabilités", insiste Sabrina Cajoly, juriste internationale, rappelant que l’accès à l’eau potable est un droit fondamental.
Un chantier titanesque
Malgré tout, des progrès sont visibles : des milliers de fuites ont été colmatées, 18 000 compteurs remplacés, et la fréquence des coupures a légèrement diminué. "Le travail est colossal parce qu’il n’a pas été fait depuis quarante ans", admet Ferdy Louisy, nouveau président du SMGEAG, déterminé à redresser la situation malgré une "crise de confiance" et des finances exsangues.
Pour lui, l’enjeu est clair : "Si ce syndicat échoue, ce sera la faillite de la Guadeloupe."