Dans les couloirs feutrés de l’université d’Addis-Abeba, l’historien Shirefaw Bekele tourne avec attention les pages d’un ouvrage imposant. En ouverture, une photographie emblématique : le palais impérial, ses colonnades majestueuses, et un bataillon de soldats à cheval défilant en grande pompe. Cette image symbolise toute la puissance de l’empereur Haile Selassié, figure encore profondément ancrée dans la mémoire collective éthiopienne.
« Une bonne partie de la population l’admire, le vénère même », explique Shirefaw Bekele. « Beaucoup le considèrent comme un grand leader, un sage, qui a sorti l’Éthiopie du Moyen Âge pour l’emmener vers la modernité. »
Mais cette admiration n’est pas unanime. Renversé en 1974 par le régime militaire du Derg, Haile Selassié a vu son image ternie, assimilée à celle d’un tyran par ses détracteurs.
« Ce processus a contribué à le diaboliser », poursuit l’historien. « D’où la nécessité, aujourd’hui, d’un regard plus nuancé. »
Un empereur méconnu, intime et humain
C’est précisément ce que propose le livre Haile Selassié, les albums photos du palais, publié par les éditions Shama Books. L’ouvrage révèle une facette plus intime de l’ancien souverain, à travers 80 photographies inédites, issues d’un fonds de 10 000 clichés retrouvés en 2018 dans le palais national d’Addis-Abeba.
Loin des images officielles, certaines photos montrent l’empereur en vacances au bord de la mer, entouré de sa famille, ou encore paisiblement assis sur un fauteuil, un chihuahua noir lové sur ses genoux – son fidèle compagnon, qu’il ne quittait jamais.
« Le livre met en lumière des aspects de sa vie privée qui étaient inconnus jusqu’à présent », insiste Shirefaw Bekele. « Les Éthiopiens, comme les autres Africains, ont le droit de mieux connaître cet homme, au-delà de son aura impériale. »
Mémoire contestée, héritage vivant
Mais peut-on parler d’une véritable réhabilitation de sa mémoire dans l’Éthiopie d’aujourd’hui ? Hewan Semon Marye, professeure d’études éthiopiennes à l’université de Hambourg, tempère.
« Je ne suis pas certaine qu’il s’agisse d’une réappropriation. Quand les temps sont durs, il est courant de regarder le passé avec nostalgie », explique-t-elle.
« La dévotion dont il fait l’objet aujourd’hui vient surtout des comparaisons avec l’après. La violence, la montée des politiques ethniques, l’aggravation de la pauvreté... Face à cela, beaucoup perçoivent Haile Selassié comme un dirigeant éclairé. »
Son influence perdure notamment dans le domaine de l’éducation, l’un des chantiers qu’il avait tenté de développer à l’échelle nationale.
« Il a voulu élargir l’accès à l’école dans plusieurs régions. Certains estiment aussi qu’il avait instauré un pouvoir très centralisé depuis Addis-Abeba. Aujourd’hui encore, on retrouve des échos de cette gouvernance dans l’administration actuelle », note la chercheuse.
Entre hommage, redécouverte et débat historique, ce livre propose une plongée dans l’univers méconnu d’un personnage-clé du XXe siècle africain, dont l’héritage, aussi controversé soit-il, continue de marquer la société éthiopienne.
Haile Selassié, les albums photos du palais, est édité en français, en anglais et en amharique, aux éditions Shama Books.