Le 25 mai 2025, l’ensemble du continent africain a commémoré l’Africa Day autour d’un thème d’une rare clarté : « Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine grâce aux réparations ». Pour la première fois, les projecteurs ont été braqués sur un aspect souvent occulté de l’histoire coloniale : après l’abolition de l’esclavage, ce sont les anciens maîtres qui ont été indemnisés, tandis que les personnes réduites en esclavage n’ont jamais reçu la moindre réparation.
Dans son édition du 2 juin, L'Express de Maurice revient sur cette journée de mémoire et d’exigence, marquée par une volonté croissante de vérité et de justice historique. À travers le continent et au sein de la diaspora, les voix se sont unies pour dénoncer une injustice structurelle encore largement méconnue : les colonies ont non seulement profité d’une main-d’œuvre gratuite pendant des siècles, mais elles ont aussi enrichi les esclavagistes au moment de l’abolition.
Des compensations pour les maîtres, le silence pour les victimes
À l’île Maurice comme à La Réunion, de grandes fortunes se sont bâties sur le dos des esclaves. Pourtant, comme le rappelle l’historienne mauricienne Stéphanie Tamby-Lai Kong-Ling, directrice du Morne Heritage Trust Fund, « pas un seul sou n’a été versé aux anciens esclaves ». Pire, les compensations sont allées aux propriétaires. « En indemnisant les maîtres au lieu des victimes, les sociétés coloniales ont approfondi les blessures de l’esclavage et posé les bases d’inégalités structurelles qui perdurent encore aujourd’hui », souligne-t-elle.
À Maurice, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon les données récemment mises au jour, la Commission britannique d’indemnisation pour l’esclavage a versé, au XIXe siècle, plus de 2,1 millions de livres sterling (l’équivalent de 1,5 milliard de livres en 2025) à des propriétaires mauriciens pour la libération de 66 343 esclaves. En moyenne, cela représentait entre 31 et 69 livres par personne réduite en esclavage. Les plus grosses indemnités, cependant, sont allées à des propriétaires terriens britanniques qui n’avaient jamais mis les pieds sur l’île.
Une Afrique debout, une mémoire réclamée
Cette mémoire douloureuse n’est pas simplement affaire du passé. Elle continue de nourrir un sentiment d’injustice, porté jusqu’au sommet de l’Union africaine. Depuis Djibouti, Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’UA, a donné le ton : « En cette Journée de l’Afrique, nous célébrons notre unité, notre héritage commun, mais nous réaffirmons aussi notre exigence de justice, de réparations et de reconnaissance pour les peuples africains et leur diaspora mondiale. »
La réparation ne se limite pas à l’argent
Mais les réparations ne sauraient être uniquement financières. À l’île Maurice, Stephan Karghoo, directeur du Centre Nelson Mandela pour la culture africaine, insiste : « Notre travail de reconstitution généalogique n’est pas un simple exercice d’archives. Il s’agit d’un acte éthique, d’un devoir de mémoire. Permettre à chacun de retrouver ses origines, c’est restaurer une dignité brisée, une filiation volée. »
Ainsi, l’enjeu est global. Il ne concerne pas uniquement les nations africaines, mais également les anciens empires coloniaux, toujours discrets sur cette page de leur histoire. Car pour les descendants des esclaves, l’histoire n’a pas commencé par la servitude. Et tant que cette mémoire ne sera pas reconnue à sa juste place, la blessure demeurera ouverte.