Face à une demande électrique en forte croissance, l’Indonésie, plus grande économie d’Asie du Sud-Est, veut se tourner vers l’énergie nucléaire. Malgré son histoire marquée par des projets limités et les défis financiers et techniques, Jakarta place désormais le nucléaire au cœur de sa stratégie pour réduire sa dépendance au charbon et atteindre la neutralité carbone.
Le pays, qui dispose depuis 1965 de trois réacteurs de recherche inaugurés par le président Sukarno, ne possède cependant aucune centrale nucléaire dédiée à la production d’électricité. Jusqu’ici, l’archipel a largement reposé sur un charbon abondant et bon marché, mais très polluant. Selon Philip Andrews-Speed, chercheur à l’Institut d’études énergétiques d’Oxford, « le nucléaire sera nécessaire pour contenir l’augmentation de la demande électrique tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre ».
Le président Prabowo Subianto a fixé un calendrier ambitieux : éliminer progressivement l’électricité issue du charbon d’ici 15 ans et atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Le premier site nucléaire, prévu sur l’île de Bornéo, devrait entrer en service entre 2030 et 2032, avec un petit réacteur modulaire (SMR) d’une puissance comprise entre 250 et 500 mégawatts. Cette technologie, plus compacte et moins puissante que les traditionnels réacteurs à eau pressurisée, pourrait faciliter le déploiement dans des régions moins industrialisées.
Pour étendre l’implantation du nucléaire, 29 sites ont été identifiés en dehors de Java, notamment au nord de Sumatra, dans les îles Riau, à Bornéo, aux Célèbes et en Papouasie. Cette répartition vise à favoriser le développement économique des régions centrales et orientales de l’archipel, en particulier autour des zones minières à forte consommation d’énergie.
Le mix énergétique indonésien vise à atteindre 80 % d’énergies renouvelables d’ici 2060. Or, compte tenu des limites de l’énergie solaire, géothermique ou hydraulique, les 29 centrales nucléaires envisagées pourraient fournir entre 45 et 54 gigawatts sur une capacité totale estimée à plus de 430 gigawatts.
Le spectre de Fukushima plane néanmoins sur ce projet. L’Indonésie, territoire très exposé aux risques sismiques et volcaniques, affirme toutefois que certaines zones, notamment dans le nord de Java, l’est de Sumatra et l’ouest de Bornéo, présentent un faible risque pour l’exploitation nucléaire. Le chercheur Andang Widi Harto souligne que ces régions sont « à faible risque sismique et volcanique ».
Sur le plan international, plusieurs acteurs sont intéressés : le russe Rosatom, le chinois CNNC, Candu Canada, ainsi que la société américaine ThorCon, qui propose un projet de centrale flottante fonctionnant au thorium, une alternative à l’uranium, à installer à Bangka Belitung (Sumatra).
Côté français, le Conseil national de l’Énergie indique que des contacts ont eu lieu avec EDF pour une coopération sur la construction et le transfert de technologies, bien qu’EDF n’ait pas confirmé de discussions en cours. Orano, spécialiste du combustible nucléaire, déclare également ne pas avoir de négociations ouvertes avec Jakarta.
Malgré les ambitions affichées, plusieurs experts et ONG restent sceptiques quant à la faisabilité du projet à court terme. Philip Andrews-Speed souligne la difficulté pour l’Indonésie de déployer une énergie nucléaire significative dans la prochaine décennie, tandis que Dwi Sawung, responsable de l’ONG locale Wahli, évoque la corruption et les risques d’ingérence politique comme des obstacles majeurs. Le coût élevé du nucléaire représente aussi un frein, même si les SMR pourraient réduire ces contraintes financières.
Jakarta négocie néanmoins avec plusieurs investisseurs internationaux — Russie, États-Unis, Danemark, Corée du Sud et Chine — pour mener à bien cette transition énergétique d’envergure.