Des vidéos virales circulant sur les réseaux sociaux prétendent montrer des célébrités internationales comme R. Kelly, Beyoncé ou encore le pape Léon XIV louer le capitaine Ibrahim Traoré, chef de la junte militaire au pouvoir au Burkina Faso. Derrière ces images manipulées, souvent produites à l’aide d’intelligence artificielle, se cache une vaste campagne de désinformation orchestrée depuis plusieurs semaines par le pouvoir burkinabè.
R. Kelly, Beyoncé et le pape… au service de la propagande
L’une des vidéos les plus partagées – visionnée plus de deux millions de fois depuis mai – montre R. Kelly, incarcéré aux États-Unis pour trafic sexuel, chantant depuis sa cellule une ballade à la gloire du capitaine Traoré. Les images, générées par IA, alternent entre un piano, des larmes et des scènes fictives du chef militaire menant ses troupes au combat.
Une autre séquence met en scène Beyoncé, en pleurs dans divers décors dramatiques – église, plage, forêt en feu – appelant à « protéger le capitaine Traoré, la voix des faibles ». Une fausse déclaration papale complète ce dispositif, dans laquelle le « pape Léon XIV » répond à une lettre imaginaire de Traoré, évoquant « le cri d’un continent blessé par l’abandon ».
Une stratégie d’influence régionale
Selon un chercheur américain ayant requis l’anonymat, cette campagne vise à construire un culte de la personnalité autour du capitaine Traoré, notamment en direction des pays anglophones voisins comme le Ghana et le Nigeria. L’objectif : détourner l’attention des critiques internes, notamment l’incapacité de la junte à tenir sa promesse, formulée lors du coup d’État de septembre 2022, de reprendre le contrôle du pays en six mois.
Depuis, les violences jihadistes se sont aggravées, faisant des milliers de morts. Un pic d’attaques a été enregistré entre mars et avril 2025, période également marquée par l’arrestation d’officiers soupçonnés de tentative de putsch — peu avant le lancement de la campagne de propagande.
Désinformation et contre-attaque numérique
En parallèle, des campagnes similaires ont vu le jour dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, dans un contexte tendu. En mars, le général américain Michael Langley, alors chef d’Africom (Commandement des États-Unis pour l’Afrique), avait accusé la junte burkinabè de détourner les ressources minières pour financer ses activités sécuritaires. Une affirmation vivement contestée par les autorités de Ouagadougou, mais aussi soutenue par des régimes alliés comme ceux du Mali et du Niger.
Pour répliquer, la junte a mis en place un réseau de cybermilitants, décrit par un spécialiste burkinabè de l’influence informationnelle comme une véritable « armée numérique », dirigée depuis les États-Unis par le militant Ibrahima Maïga. Cette structure propage un discours anti-occidental et anti-impérialiste, dans lequel Ibrahim Traoré est présenté comme le défenseur de l’Afrique face au néocolonialisme.
Une campagne aux accents russes
Des rapports évoquent également des liens entre cette stratégie de communication et la sphère d’influence russe. D’après le journaliste nigérian Philip Obaji, certains médias au Burkina Faso et au Togo auraient accepté des financements d’agents liés à Moscou pour relayer ces narratifs pro-Traoré. Une amplification que la Russie aurait tout intérêt à favoriser, dans sa stratégie d’influence en Afrique de l’Ouest.
Libertés sous pression
Au Burkina Faso, l’espace médiatique est désormais verrouillé. Les médias internationaux ont été expulsés, tandis que les journalistes locaux s’autocensurent par crainte de représailles. Plusieurs ont été arrêtés ou envoyés de force sur le front pour couvrir la guerre contre les groupes jihadistes.
Dans la diaspora, certains Burkinabè tentent de rétablir les faits, notamment en relayant sur les réseaux sociaux les attaques revendiquées par les groupes armés. Mais au Burkina, commenter ou partager ces informations est désormais assimilé à de l’apologie du terrorisme, passible de peines allant d’un à cinq ans de prison.