
À Philadelphie, lors d'une mobilisation contre la police fédérale de l'immigration (ICE), des militants armés se présentant comme membres des Black Panthers ont défilé aux côtés des manifestants. Une apparition saisissante, tant les silhouettes, les discours et la radicalité rappellent une page brûlante de l'histoire afro-américaine que beaucoup pensaient refermée.
Le retour qui glace
Philadelphie, 10 janvier 2026. Lors d'une mobilisation contre la police fédérale de l'immigration (ICE), une scène surgit du passé : bérets noirs, tenues paramilitaires, fusils semi-automatiques en bandoulière. Des militants armés se présentant comme membres des Black Panthers défilent aux côtés des manifestants. L'apparition est saisissante. Les silhouettes, les discours, la radicalité : tout rappelle une page brûlante de l'histoire afro-américaine que beaucoup pensaient refermée.
Mais ce n'est pas une reconstitution nostalgique. C'est une déclaration de guerre.
Interrogé ce jour-là par The Philadelphia Inquirer, l'un des militants, fusil semi-automatique en main, lâche sans détour : « Vous ne verrez pas un agent de l'ICE se jeter sur moi. Je lui ferais un trou dans la poitrine de la taille d'une fenêtre. » Puis il ajoute, le ton plus posé mais tout aussi déterminé : « Une femme désarmée a été tuée par l'ICE. Nous patrouillons pour défendre la communauté. Nous sommes le même Panther Party qu'à l'époque. Mais aujourd'hui, nous sommes plus agressifs. On a de plus gros flingues et on ne se laisse pas faire. »
Selon le quotidien, les militants assurent être en règle et détenir des permis de port d'arme légaux en Pennsylvanie, où la législation autorise le port d'armes à feu en public, y compris lors de rassemblements.
Panthers 2.0 : continuité ou réinvention ?
Fondé en 1966 par Bobby Seale et Huey P. Newton, le Black Panther Party for Self-Defense s'est construit dans le sillage de Malcolm X et des écrits anticoloniaux de Frantz Fanon. Anticapitaliste, internationaliste, le mouvement prônait l'autodéfense armée face aux violences policières tout en déployant des programmes sociaux d'une ampleur inédite : petits-déjeuners gratuits pour les enfants, cliniques de santé communautaires, cours d'alphabétisation.
Officiellement dissous en 1982 après des années de répression féroce orchestrée par le FBI via le programme COINTELPRO, le parti n'a jamais totalement disparu de l'imaginaire militant. Ces dernières années, notamment lors du mouvement Black Lives Matter, plusieurs groupes s'en réclamant ont réémergé à travers le pays.
Mais qui sont ces nouveaux Panthers ? Difficile de le savoir avec certitude. Aucune structure nationale unifiée ne semble exister. À Philadelphie, le collectif actif se présente comme un chapitre local autonome, sans lien organique direct avec l'organisation historique. D'autres chapitres opèrent à Atlanta, Dallas, Milwaukee. Leur coordination reste floue, leur nombre difficile à évaluer. Ce qui est clair, c'est leur volonté de raviver le symbole et d'actualiser la stratégie.
Et ils ne font pas que parader. Fidèles à l'héritage historique du mouvement, les Panthers de Philadelphie organisent des distributions de nourriture et de produits de première nécessité dans les quartiers défavorisés de North Philly et West Philly. Des initiatives largement saluées par les habitants, même si la présence constante des armes marque les esprits : tandis qu'un membre sert une soupe au poulet à de jeunes garçons, un autre monte la garde, fusil de type AK-47 en bandoulière.
« Ils font ce que la ville ne fait pas », confie à The Inquirer une résidente du quartier de Strawberry Mansion. « Mais voir ces fusils partout, ça me fait peur pour mes petits. »
L'ICE hors de contrôle : le carburant de la colère
Cette résurgence ne surgit pas du néant. Elle s'inscrit dans un contexte de tensions extrêmes liées aux méthodes de l'ICE, accusée de brutalités répétées, d'arrestations arbitraires et, désormais, d'homicides.
Le 10 janvier, la manifestation de Philadelphie faisait suite à la mort de Renee Nicole Good, une femme désarmée abattue par un agent de l'ICE à Minneapolis lors d'une opération de routine. Son décès a déclenché une vague de protestations à travers le pays.
Mais ce n'est que la pointe de l'iceberg. Selon les données compilées par plusieurs organisations de défense des droits civiques et relayées par The Washington Post, depuis septembre 2025 — soit en seulement quatre mois — au moins 16 fusillades impliquant des agents fédéraux de l'immigration ont été recensées, faisant cinq morts et plusieurs blessés graves.
En Californie, un jeune homme de 21 ans a perdu un œil après avoir été touché par une munition dite non létale lors d'une descente de l'ICE dans un quartier de Los Angeles. À Minneapolis, un conducteur a été blessé par balle lors d'un simple contrôle routier, sans que les circonstances de l'usage de l'arme à feu n'aient été clairement établies.
L'agence a également suscité une vague d'indignation après l'arrestation, début janvier, de cinq Amérindiens dans le Dakota du Sud : quatre membres de la tribu Oglala Sioux et un descendant de la Red Lake Nation. Selon leurs avocats cités par Indian Country Today, trois d'entre eux sont toujours détenus sans qu'aucune charge formelle n'ait été clairement communiquée à leurs familles. L'ICE a justifié ces arrestations par des « violations de statut migratoire », une explication contestée par les communautés concernées qui dénoncent un profilage ethnique.
Contactée par Dreadlocks Tribune, l'ICE n'a pas répondu à nos demandes de commentaires sur ces incidents. Dans un communiqué publié le 15 janvier sur son site officiel, l'agence affirme que « tous les agents opèrent dans le respect strict des lois fédérales et des protocoles d'usage de la force », et que « chaque incident fait l'objet d'une enquête interne approfondie ».
Des mots qui ne convainquent plus personne dans les quartiers ciblés.
Résistance : entre non-violence et rupture
Partout aux États-Unis, face aux interpellations musclées et souvent illégales de l'ICE, des réseaux de résistance s'organisent. La plupart privilégient des stratégies non violentes : lignes téléphoniques pour signaler les descentes en temps réel, formations juridiques pour connaître ses droits, observateurs chargés de documenter les arrestations avec leurs smartphones, campagnes d'information sur les droits civiques diffusées en plusieurs langues.
Mais le débat se durcit. Dans les rangs de l'opposition à l'administration Trump, la question d'une riposte plus radicale est désormais ouvertement posée.
Après la mort de Renee Nicole Good, plusieurs affrontements ont éclaté dans le Minnesota. Selon le Minnesota Star Tribune, des manifestants ont lancé des feux d'artifice et des bouteilles d'eau sur des policiers fédéraux et locaux devant le bâtiment de l'ICE à Minneapolis. Trois véhicules utilisés par des agents fédéraux ont été vandalisés, leurs pneus crevés, leurs vitres brisées. Des documents officiels, dont des badges d'identification, ont été dérobés lors de la confusion.
Ces violences ont été condamnées par le maire de Minneapolis, Jacob Frey, qui a déclaré lors d'une conférence de presse : « Nous ne pouvons pas nous opposer au chaos de Trump en créant notre propre chaos. »
Une position immédiatement contestée par un collectif anti-ICE local, qui a répondu dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux : « Il y a la violence, et il y a la résistance à la violence. Les deux ne doivent pas être mises sur le même plan. Quand l'État tue, se défendre n'est pas du chaos, c'est de la légitime défense collective. »
Trump brandit l'Insurrection Act
Face à cette escalade, la Maison-Blanche ne donne aucun signe d'apaisement. Bien au contraire. Donald Trump a récemment brandi la menace d'invoquer l'Insurrection Act, une loi d'exception datant de 1807 qui lui permettrait de déployer l'armée sur le territoire national pour assurer le maintien de l'ordre sans l'accord des gouverneurs d'État.
« Si les villes démocrates ne peuvent pas contrôler leurs émeutiers, nous le ferons pour elles », a-t-il déclaré le 12 janvier lors d'un meeting en Floride, sous les applaudissements de ses partisans.
Une déclaration qui fait froid dans le dos. L'Insurrection Act n'a été invoqué qu'à de rares occasions dans l'histoire américaine moderne, notamment lors des émeutes de Los Angeles en 1992. Son usage dans le contexte actuel signerait une militarisation sans précédent de la gestion des mouvements sociaux.
Une Amérique fracturée
Dans ce climat explosif, le retour des Black Panthers, qu'il soit symbolique ou opérationnel, agit comme un révélateur : celui d'une Amérique fracturée, où la question de l'autodéfense communautaire ressurgit au cœur des luttes contre le racisme d'État et la répression institutionnelle.
Certains y voient une escalade dangereuse, une militarisation symétrique qui ne peut mener qu'à l'affrontement. D'autres, dans les quartiers noirs, latinos, amérindiens, y voient une nécessité : quand l'État fédéral devient prédateur, quand les forces de l'ordre tuent en toute impunité, que reste-t-il d'autre que de s'organiser pour se protéger ?
« On ne demande pas la guerre », nous confie un militant de Philadelphie qui préfère rester anonyme. « On la subit déjà. La seule question, c'est de savoir si on continue à la subir à genoux ou debout. »
Le débat est ouvert. Mais le temps des réponses faciles est révolu.