À LA UNE

Lancement de l'ECO la monnaie commune de la CEDEAO pour 2027

Réunis à Lungi, en Sierra Leone, les chefs d'État de la CEDEAO ont réaffirmé leur ambition de lancer la monnaie unique ECO en 2027 — mais en acceptant, cette fois, de composer avec les réalités du terrain plutôt qu'avec le calendrier. Le sommet de Lungi n'a pas produit de rupture spectaculaire, mais un ajustement de méthode qui en dit long sur l'état réel du projet monétaire ouest-africain. Les dirigeants de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest ont confirmé l'objectif de 2027 pour le lancement de l'ECO, tout en actant un principe qui aurait pu être énoncé bien plus tôt : seuls les pays remplissant les critères de convergence macroéconomique entreront dans le dispositif au démarrage. Les autres suivront, accompagnés, à leur rythme. Une convergence qui reste le nœud du problème Ce basculement vers une entrée progressive n'est pas un simple ajustement technique. Il acte l'échec, au moins provisoire, d'une approche unifor...

Mayotte : quand la République abandonne ses enfants

Un rapport accablant de Human Rights Watch dénonce le système éducatif en faillite du département le plus pauvre de France

Des enfants laissés pour compte

Ismaël K., 15 ans, vit dans un bidonville de Mamoudzou. Son quotidien résume à lui seul la situation catastrophique de Mayotte : « On laisse nos cahiers à l'école. Parce que s'il pleut chez nous, nos cahiers sont tout mouillés. » Dans son banga – habitat précaire fait de bois, tôle et bâches – point d'électricité. L'eau ? « C'est loin ! Tous les matins, on descend à la fontaine avec les bidons. »

Son ami Ali F. ajoute, lapidaire : « C'est difficile de vivre dans un bidonville. Si on n'a pas payé la cantine, on ne peut pas manger. C'est très difficile d'aller à l'école quand on a faim. »

Hadidja C., 16 ans, décrit comment elle et son frère refusaient parfois d'aller à l'école, trop affamés. Pour réviser ? « On utilise les lampes solaires, ou les lampes de poche de nos portables. »

L'héritage toxique du colonialisme

Mayotte, archipel de l'océan Indien devenu département français en 2011, porte les stigmates d'un abandon systémique. Plus de 75 % de sa population vit sous le seuil de pauvreté – un record pour la France. La négligence gouvernementale reflète un héritage colonial persistant : sous-développement chronique, logements précaires, accès limité aux soins, chômage endémique.

Le cyclone Chido, en décembre 2024, n'a fait qu'aggraver une situation déjà catastrophique. Trente-neuf écoles primaires détruites, des milliers d'enfants privés de classe pendant des mois.

Un responsable municipal interrogé par HRW résume : « Les relations entre Mayotte et Paris sont des relations d'hypocrisie. Tous les gouvernements connaissent la réalité locale. Mais il y a toujours un décalage en termes de dotations. »

Un système éducatif au bord de l'effondrement

Les chiffres donnent le vertige : entre 5 % et 9 % des enfants âgés de 3 à 15 ans ne sont pas scolarisés – soit jusqu'à 9 575 enfants. Depuis vingt ans, de nombreuses écoles fonctionnent en « rotation » : un groupe le matin, un autre l'après-midi. Près de 15 000 enfants n'ont pas accès à une journée scolaire complète. Après Chido, certaines écoles ont instauré jusqu'à cinq rotations par jour.

Le Défenseur des droits est formel : ce système constitue une atteinte au droit à l'éducation et à l'égalité.

Contrairement à la métropole, la plupart des écoles mahoraises n'ont pas de cantine. Les élèves reçoivent une collation – yaourt, pain, fruit – pour ceux dont les familles peuvent payer 30 à 50 € par an. Les autres ? Rien. Pour beaucoup, c'est pourtant l'unique repas de la journée.

Des obstacles administratifs kafkaïens

De nombreuses communes imposent des exigences illégales pour l'inscription scolaire : carnets de vaccination, justificatifs de sécurité sociale, avis d'imposition, présence physique du propriétaire. Des documents impossibles à obtenir pour les familles des bidonvilles.

Saïd N., des Comores, s'est rendu quatre ou cinq fois dans les administrations depuis août 2024. Cinq heures de marche aller-retour à chaque fois. En mai 2025, ses trois enfants n'étaient toujours pas scolarisés. La mairie lui a dit que son aîné de 10 ans était « trop âgé ». Quant à sa femme Fatima, on lui a conseillé de « retourner aux Comores et d'y scolariser les enfants ».

La Chambre régionale des comptes constate : « La plupart des maires mettent en place des conditions d'inscription très discriminatoires. 3 000 à 5 000 enfants en âge d'être scolarisés échapperaient à l'obligation de scolarisation. »

La violence comme quotidien

Les bus scolaires sont régulièrement caillassés. Une élève de 15 ans a cessé d'aller à l'école après que son bus a été attaqué à plusieurs reprises. « J'ai demandé aux responsables de trouver une solution, mais ils ont répondu que le bus était notre seule option. »

En février 2025, un chauffeur a été blessé à la tête. En avril 2024, 19 bus ont été caillassés en une seule journée. Entre un tiers et la moitié des bus sont désormais équipés de vitres en plexiglas.

Des politiques migratoires qui entravent l'éducation

La législation spécifique à Mayotte crée un climat d'insécurité pour les enfants et leurs parents. Depuis mai 2025, un enfant né à Mayotte ne peut prétendre à la nationalité française que si ses deux parents disposent d'un statut régulier depuis au moins un an avant sa naissance.

Des parents en situation irrégulière craignent d'accompagner leurs enfants à l'école ou d'accéder aux services de vaccination, par peur d'être arrêtés par la police aux frontières (PAF). Les contrôles d'identité sont autorisés sans restriction sur l'ensemble du département.

Mahdi A., 15 ans : « J'aimerais avoir des papiers pour ne pas avoir affaire à la PAF. Ils sont très dangereux. On les voit et on a peur d'aller à l'école. »

Entre octobre 2024 et mai 2025, des membres du collectif Mayotte 2018 ont bloqué la préfecture, empêchant les demandeurs d'asile de déposer leur dossier et les jeunes d'obtenir des visas pour poursuivre leurs études ailleurs.

Des enfants demandeurs d'asile dans des camps insalubres

En mai 2025, environ 400 personnes, dont au moins 20 enfants, vivaient dans un campement à Tsoundzou 2 : tentes surpeuplées, pas de toilettes, accès à l'eau extrêmement limité. La plupart venaient de RDC, du Rwanda, du Burundi ou de Somalie.

Pendant des mois, ces enfants n'ont pas été scolarisés. Un travailleur humanitaire rapporte que des habitants de Mayotte craignaient « que les enfants des pays d'Afrique apportent des maladies à l'école ».

En octobre 2025, après la démolition du camp, 434 personnes dont 25 familles avec enfants se sont retrouvées sans abri.

L'impasse des 18 ans

Hadidja C., 16 ans, résume l'angoisse de toute une génération : « Les papiers, c'est la clef du succès, la clef du boulot, la clef pour tout ce qui est payant. Il faut venir ici aider les étudiants au moins. Il faut qu'ils aient des papiers, pour réussir leurs études. »

Une employée d'association témoigne : « J'accompagne une fille qui est en 4ème. Elle ne veut pas finir à la rue et devenir une vagabonde. Elle n'a que 13 ans. Au lieu de penser à ses études, elle pense aux papiers. »

Les titres de séjour délivrés à Mayotte ne sont valables que sur le département. Impossible de poursuivre ses études ailleurs en France sans visa spécifique. Une inspection interministérielle constate : « Beaucoup de bacheliers étrangers se retrouvent dans une impasse après l'obtention de leur diplôme. »

Un personnel éducatif sous-qualifié et sous-payé

Cinquante pour cent des enseignants du secondaire sont contractuels, contre moins de 10 % au niveau national. En mai 2025, le gouvernement a abaissé à deux ans d'études universitaires le niveau requis pour enseigner à Mayotte, contre trois pour le reste de la France.

Un responsable municipal : « On voit le niveau baisser. Mayotte est maintenant un poste de début de carrière. Alors qu'il y a 30-40 ans, c'était un poste de fin de carrière. Donc les profs étaient bons. »

En octobre 2025, des centaines d'enseignants ont manifesté après être restés plusieurs mois sans salaire.

Les enfants en situation de handicap : les oubliés des oubliés

Au moins 500 enfants en situation de handicap n'étaient pas scolarisés en 2023. La Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH) dysfonctionne : plus de 800 demandes en attente, pas de commission d'attribution des droits depuis plus d'un an.

Saïd N. a déposé tous les documents pour son fils de 4 ans en situation de handicap il y a neuf mois. En mai 2025 : toujours aucune nouvelle.

Un enseignant témoigne : « Nous avons des enfants autistes. Il n'y a pas de spécialistes pour une prise en charge à l'école. C'est le même problème pour tous les handicaps. »

Il n'y a que cinq psychologues scolaires pour 30 établissements. Pas d'assistante sociale. Une infirmière pour un collège et un lycée réunis.

Mayotte : laboratoire d'une France à deux vitesses

Les salaires minimums ? 8,98 € de l'heure à Mayotte contre 11,69 € en métropole. Le coût de la vie ? 10 % plus élevé en moyenne, avec un surcoût de 30 % pour l'alimentation.

« C'est comme à l'époque coloniale », résume un membre d'association. « Les hexagonaux bénéficient d'aides supplémentaires. Ils ont des aides au logement alors que les locaux payent plein pot. »

Un représentant syndical : « On entend qu'on va baisser le concours de Bac+3 à Bac+2 pour devenir profs. Ça reflète la mentalité de nos compatriotes métropolitains qui méprisent les Mahorais. »

Les recommandations ignorées

Ces graves manquements ont déjà été signalés à plusieurs reprises par le Défenseur des droits, la Commission nationale consultative des droits de l'homme, plusieurs corps d'inspection de l'État et le Comité des droits de l'enfant des Nations Unies.

En vain.

La loi du 11 août 2025 prévoit de mettre fin aux rotations scolaires d'ici 2031. Mais un responsable du rectorat exprime des doutes : y aura-t-il suffisamment d'écoles d'ici là ?

Gilles Séraphin, professeur à l'Université Paris Nanterre, résume : « Tous les enfants de la République sont égaux en droit. À Mayotte, au contraire, on a réintroduit et renforcé une inégalité entre les enfants, selon le statut de leurs parents. Il n'y a pas d'égalité à la naissance, et cela joue sur la scolarité. »

Comme le dit une jeune fille interviewée : « Quand on ne va pas à l'école, on est sur le bord de la route. »

À Mayotte, des milliers d'enfants français sont laissés sur le bord de cette route. Par la République elle-même.

Ce rapport s'appuie sur des recherches menées à Mayotte en mai 2025 par Human Rights Watch, incluant des entretiens avec 41 enfants, une jeune femme de 19 ans, 9 adultes parents, ainsi que des responsables administratifs, enseignants, chercheurs et membres d'associations.