Calbo, un des deux membres du groupe de rap français Ärsenik, est décédé avant-hier à l'âge de 52 ans. La nouvelle est apparue sur les réseaux sociaux par un communiqué de presse de sa famille. Sidération.
On pourrait naïvement croire que la nouvelle serait suffisamment importante pour la culture française pour être reprise et partagée par les médias nationaux, que nenni !
Un rappeur emblématiques des années 1990-2000 s’en va, et rien.
Est-ce l’expression du mépris, du dédain, de l’indifférence ou de l’ignorance ? Peut-être même s’agit-il tout simplement du continuum de cette stratégie d’invisibilisation et d’étouffement médiatique de cette culture qui dérange tant. Allez savoir…
Personne ne peut naïvement croire à un oubli. Mais comment y croire? Bah il suffit de le voir. Pas un gros titre, pas une ouverture de journal, ni même un sujet. À peine quelques interlignes par ci, par là sur des médias essentiellement numériques, et ces nombreuses publications d’artistes ou d’amoureux du hip-hop, tous abasourdis par le décès d’un des plus grands lyricistes du rap français. Une figure, un monument, un Monsieur qui a érigé cette musique au rang d’art de combat avec sa célèbre phrase : « qui prétend faire du rap sans prendre position ? »
Mais s’il n’avait fait que ça. Une voix grave, posée, au service d’une écriture sensible, introspective et sociale offrant un rap conscient, engagé et tourné vers la transmission. Double disque d’or avec son frère sur l’opus qui les rendit incontournables « Quelques gouttes suffisent » sorti en 1998. Des collaborations en pagaille dont ressortent sempiternellement le même sentiment, la même impression : ce poison est en fait un nectar d'être humain, un personnage qui gagnait à être connu sur et en dehors de la scène. Les plus grands auteurs de rap français et personnalités du hip hop lui rendent hommage avec respect, faisant état d'un esprit fin, d'une plume rare, mais nan.
L'information, la vraie, est coincée entre une enquête pour savoir combien de morts français il y a dans un incendie d'une des stations de ski les plus huppées de Suisse, le kidnapping du président Vénézuelien et la mort d'une vieille actrice facho. Pas de place pour...
"Pour qui ? Un rappeur ? Qui ça ? Calbo ? Ca veut dire quoi ? C'est du verlan ? Bocal ? Nan ? C'est pas ça? Oh ça aurait pu... De quoi? Un groupe ? Ärsenik ? Ah c'est le nom du groupe ? Non je ne connais pas Boxe avec les mots, c'est connu ça ? Lacoste ? Quoi Lacoste ? Mais ils s'habillent tous en Lacoste aussi... Ben non, on va pas en faire un sujet ! Si c'est pour que ça finisse en voitures brulées c'est pas la peine. De toute façon, y'aura qui à son enterrement ? Des actrices? Des influenceurs ? Des rappeurs ? Pas de quoi faire de l'audience quoi...tiens regarde, la neige qui paralyse le pays, ça c'est un sujet."
Ce n'est pas qu'on cherche une quelconque reconnaissance, mais tout de même, à un moment, s'agissant d'une culture qui a conquis et imprégné la jeunesse depuis des générations, une culture populaire qui truste la cime des charts depuis des années, une culture qui remplit grassement les poches de l'industrie de la musique au niveau international, on s'attendait à un minimum de considération de la part du corps médiatique "officiel", ça paraissait légitime et justifiable. Et bien une fois de plus : déception. On dit une fois de plus parce que quelques jours auparavant c'est une autre plume acérée du hip hop français qui disparaissait dans un indécent anonymat : Dooz Kawa.
Lui aussi s’était forgé une réputation par sa capacité à manier les mots et ce, sur des compositions mêlant jazz et sonorités d’Europe de l’Est. Invité à plusieurs reprises à évoquer son art au sein de grandes écoles, notamment à Sciences Po et à l’École normale supérieure, Dooz Kawa est décédé lundi 29 décembre, laissant derrière lui sa femme et son fils Milo. Vous n'en avez pas entendu parler.
En même temps si c'est pour avoir un traitement médiatique uniquement émotionnel avec un empilement d'hommages, comme on a pu le voir pour Werenoi, autre disparition importante de 2025, non merci.
Ne nous y trompons pas, le traitement médiatique du rap en France n’est ni une maladresse ni une série de hasards malheureux : c’est une politique. Ce n’est pas de l’ignorance, c’est une mise à distance organisée. Cette culture, centrale dans l’imaginaire de plusieurs générations, n’accède à la reconnaissance médiatique qu’à condition d’être soit muette, soit inoffensive. On tolère ses chiffres, ses streams, ses ventes, ses foules. On refuse son histoire, sa mémoire, sa portée politique. Le rap est accepté comme divertissement, jamais comme héritage ; comme produit, jamais comme patrimoine ; comme bruit de fond, jamais comme discours.
Le silence autour de Calbo, l’anonymat de Dooz Kawa, et la sentimentalisation expéditive de Werenoi relèvent d’un même mépris structurel : celui d’une culture populaire trop puissante pour être ignorée, mais encore trop dérangeante pour être reconnue.
Quand un rappeur meurt, deux options s’offrent aux rédactions. Le silence d’abord, celui réservé à Calbo ou à Dooz Kawa, qui efface sans bruit des trajectoires trop indociles, trop complexes, trop peu rentables symboliquement. Ou l’émotion spectaculaire, celle accordée à Werenoi, qui neutralise la pensée sous une avalanche d’hommages et de larmes convenues.
Dans les deux cas, le rap reste cantonné à une lecture utilitaire : rentable, spectaculaire ou larmoyante, mais rarement pensée. Cette incapacité chronique à traiter le hip-hop comme un fait culturel majeur, structurant et politique, n’est pas un accident. Elle participe d’un système qui tolère cette culture tant qu’elle divertit, qu’elle génère des chiffres ou qu’elle se prête à l’émotion, mais qui la disqualifie dès qu’il s’agit de lui accorder une place pleine et entière dans le récit culturel national.
Car reconnaître pleinement le rap français, ce serait reconnaître ce qu’il dit du pays : ses fractures sociales, ses impensés raciaux, ses violences institutionnelles, ses colères et ses lucidités. Ce serait admettre que certains de ses plus grands auteurs ont davantage pensé la société française que ces éditorialistes patentés. Alors on invisibilise, on édulcore, on sentimentalise. Et quand la mort survient, on choisit soit de se taire, soit de pleurer trop vite. Dans les deux cas, on évite soigneusement de penser.