Contrairement à une idée largement répandue, les États-Unis ne mènent plus leur politique vis-à-vis du Venezuela parce qu'ils auraient besoin de son pétrole pour faire tourner leur économie. Cette époque est révolue. Grâce au pétrole de schiste et à la diversification de leurs sources d'approvisionnement, Washington est aujourd'hui largement autosuffisant sur le plan énergétique.
La vraie question n’est donc plus combien de barils les États-Unis peuvent extraire ou importer.
Elle est désormais de savoir qui a le droit d’accéder au pétrole, à quelles conditions, et sous quelle domination politique.
C’est là que se joue une partie de la stratégie américaine — mais ce n’est qu’un aspect d’une crise aux multiples facettes.
Le pétrole vénézuélien : un enjeu stratégique redistribué
Le Venezuela possède les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde. Mais ce pétrole, lourd et complexe à raffiner, n'est plus indispensable aux États-Unis. En revanche, il demeure stratégique pour des puissances comme la Chine, qui en absorbe une part significative afin de soutenir son développement industriel, technologique et militaire.
Aux côtés du brut iranien et russe, le pétrole vénézuélien permet à Pékin de diversifier ses sources d'énergie hors du contrôle direct du système occidental, dominé par le dollar et les institutions financières américaines. Cette autonomie énergétique inquiète Washington, qui y voit une menace à sa capacité d'influence mondiale.
Dominer l'accès plutôt que posséder la ressource
La doctrine américaine a évolué. La puissance ne réside plus uniquement dans la possession directe des gisements, mais aussi dans la capacité à rendre l'accès aux ressources instable, risqué ou politiquement conditionné pour les adversaires stratégiques.
Sanctions économiques, pressions diplomatiques, restrictions sur les exportations, fragilisation de régimes jugés hostiles : autant d'outils pensés pour transformer le pétrole en levier géopolitique, sans avoir à déclencher une guerre frontale. Le Venezuela, comme l'Iran avant lui, illustre cette stratégie de strangulation indirecte.
Cette logique de contrôle des voies d'accès s'observe également dans d'autres régions stratégiques. Le Groenland en est un exemple frappant : les récentes pressions américaines sur ce territoire autonome danois visent moins ses ressources minérales que sa position géographique. Avec la fonte accélérée de la banquise arctique, le Groenland devient une voie de passage maritime cruciale entre l'Atlantique et le Pacifique, tout en offrant un positionnement militaire stratégique face à la Russie. Or, la Chine et la Russie lorgnent toutes deux sur ces nouvelles routes arctiques et sur l'accès aux ressources de la région. Washington cherche donc à verrouiller cette zone avant que ses adversaires ne s'y installent durablement. Comme pour le Venezuela, il ne s'agit pas tant de s'approprier directement les richesses que de contrôler qui peut y accéder et à quelles conditions.
Mais la catastrophe vénézuélienne a des racines multiples
Attribuer l'effondrement du Venezuela uniquement aux pressions externes serait une lecture incomplète et trompeuse. La réalité est plus nuancée et plus douloureuse.
L'autodestruction de PDVSA
Bien avant l'intensification des sanctions américaines en 2017-2019, la compagnie pétrolière nationale PDVSA était déjà en chute libre. Plusieurs facteurs internes expliquent cette débâcle :
Le pillage systématique : corruption massive, détournements de fonds, contrats truqués. Des milliards de dollars ont été détournés par des dirigeants et leurs réseaux, privant l'entreprise des investissements nécessaires à sa modernisation.
La politisation de l'entreprise : des milliers d'ingénieurs et techniciens qualifiés ont été licenciés pour des raisons politiques, notamment après la grève de 2002-2003, remplacés par des loyalistes sans compétence technique. Cette hémorragie de savoir-faire a paralysé la production.
Le sous-investissement chronique : les infrastructures pétrolières, déjà vieillissantes, n'ont pas été entretenues. Raffineries en panne, oléoducs défaillants, puits abandonnés : la production est passée de 3,2 millions de barils par jour en 1998 à moins de 500 000 en 2020, bien avant que les sanctions ne mordent pleinement.
Une gestion économique catastrophique
Au-delà du pétrole, le modèle économique vénézuélien s'est lui-même sabordé :
L'hyperinflation : impression monétaire incontrôlée pour financer les dépenses publiques, provoquant l'une des pires hyperinflations de l'histoire moderne. En 2018, l'inflation dépassait 1 000 000%.
Le contrôle des changes et des prix : ces mesures ont asséché le marché, provoqué des pénuries massives et enrichi les réseaux de corruption qui contrôlaient l'accès aux devises.
La destruction du secteur privé : expropriations massives, nationalisations mal gérées, climat hostile aux investissements. L'agriculture, l'industrie manufacturière, les services : tous les secteurs non-pétroliers se sont effondrés.
Les sanctions : un accélérateur de la crise, pas sa cause première
Les sanctions américaines, particulièrement celles ciblant le secteur pétrolier après 2017, ont indéniablement aggravé la situation. Elles ont rendu plus difficile l'accès aux marchés internationaux, aux financements et aux technologies. Mais elles ont frappé une économie déjà exsangue, un appareil pétrolier déjà en ruine.
Dire que les sanctions sont responsables de la crise, c'est inverser la chronologie et ignorer que l'effondrement économique était déjà bien avancé quand elles ont été mises en place.
Un message adressé à la Chine — et au Sud global
En restreignant l'accès de la Chine au pétrole vénézuélien, les États-Unis envoient néanmoins un signal qui dépasse Caracas.
Contrairement à l’image parfois véhiculée d’un partenaire naturel du Sud global, Pékin agit ici selon une logique classique de puissance, cherchant avant tout à sécuriser ses approvisionnements énergétiques et ses intérêts stratégiques.
Toute tentative de s'affranchir de l'ordre économique dominé par Washington rencontrera des obstacles.
Toute stratégie de dédollarisation, portée notamment par les BRICS, se heurtera à des leviers de pression.
Toute montée en puissance industrielle ou technologique indépendante restera conditionnée à la sécurité énergétique.
Mais ce bras de fer n'est pas non plus une partie à deux joueurs. La Chine mène sa propre stratégie d'expansion : prêts à des conditions parfois prédatrices, accords opaques garantissant l'accès aux ressources en échange d'une dépendance à long terme. Le Venezuela a ainsi cédé une partie de sa production future à Pékin en échange de liquidités immédiates, hypothéquant sa souveraineté énergétique.
Le peuple vénézuélien, otage d'un jeu qui le dépasse
Dans cette guerre silencieuse, ce ne sont ni Washington, ni Pékin, ni même les élites locales qui paient le prix le plus lourd, mais les Vénézuéliens ordinaires.
Plus de 7 millions de personnes ont fui le pays depuis 2015, l'une des plus grandes crises migratoires de l'histoire récente des Amériques. Ceux qui restent font face à des pénuries alimentaires, à l'effondrement du système de santé, à l'insécurité généralisée.
Le pétrole, censé être une richesse nationale, est devenu une malédiction : instrument de corruption pour les élites, levier géopolitique pour les puissances extérieures, source de misère pour la population.
Iran : l'autre laboratoire de la patience macabre
Si le Venezuela illustre cette stratégie d'asphyxie lente, l'Iran en représente peut-être la version la plus aboutie et la plus cynique. Depuis des années, Washington observe avec un attentisme calculé les convulsions du régime iranien, comme des vautours sur une branche attendant que la carcasse tombe d'elle-même.
Les sanctions économiques massives ne visent pas à provoquer un changement immédiat, mais à éroder méthodiquement le tissu social iranien. Chaque révolte populaire (2009, 2019, 2022-2023) affaiblit un peu plus le régime, même si celui-ci renforce temporairement son contrôle répressif. La rhétorique du "Grand Satan" ne convainc plus qu'une frange fidèle au pouvoir. Pour la jeunesse iranienne, éduquée et connectée malgré la censure, le modèle d'émancipation démocratique qui fait rêver est paradoxalement celui des États-Unis — ce même pays dont les sanctions les appauvrissent.
Mais cette aspiration cache une tragédie programmée. L'Iran ne choisira ni son régime suivant, ni le mode d'asservissement qui lui donnera l'illusion d'une émancipation démocratique. Les raisons pétrolières d'abord : quatrième réserve mondiale de pétrole, deuxième de gaz naturel, contrôle du détroit d'Ormuz par lequel transite 21 % du pétrole mondial. Les raisons nucléaires ensuite : le savoir-faire acquis ne pourra s'effacer, et aucun Iran — qu'il soit théocratique ou démocratique — ne sera autorisé à devenir une puissance nucléaire par Israël ou les États-Unis. Enfin, sa position géographique et ses conflits historiques influeront toujours sur le modèle qui sera le sien.
Le protectionnisme qui caractérise l'Iran actuel ne pourra pas s'évaporer du jour au lendemain pour faire du pays une place de libre-échange. Les réseaux économiques parallèles, les structures mafieuses créées par des décennies d'isolement, les Gardiens de la Révolution reconvertis en oligarques : tout cela survivra au régime des mollahs. Comme en Russie après 1991 ou en Irak après 2003, l'ouverture brutale ne produira probablement pas la démocratie libérale espérée, mais une nouvelle forme de captation des richesses et de dépendance extérieure. La jeunesse iranienne aura l'impression d'avoir "gagné", mais les vrais choix — qui exploite les ressources, avec qui s'allier, quel modèle économique adopter — seront déjà déterminés par les rapports de force internationaux. Ils auront la liberté de choisir la couleur des murs de leur prison.
Sortir de la lecture binaire
Ce qui se joue aujourd'hui autour du Venezuela n'est pas une simple opposition entre un empire agresseur et une victime innocente. C'est une tragédie aux responsabilités partagées :
Les États-Unis utilisent effectivement les sanctions comme arme géopolitique, avec des conséquences humanitaires réelles, tout en affichant une préoccupation sélective pour la démocratie.
La Chine ne joue pas le rôle d'un partenaire désintéressé, mais celui d'un créancier stratégique soucieux de sécuriser son accès aux ressources.
Le régime vénézuélien porte une responsabilité écrasante dans la destruction de son propre pays, à travers la corruption, l'incompétence et le maintien autoritaire au pouvoir malgré la catastrophe.
Les élites économiques locales et internationales ont pillé les richesses du pays sans jamais se soucier de son développement à long terme.
Pour qu'une véritable émancipation soit possible, il faudrait d'abord reconnaître cette complexité.
Tant que les ressources des peuples resteront intégrées à des logiques impériales — qu'elles viennent de Washington, de Pékin ou de Caracas même — elles ne seront jamais des instruments de libération, mais des chaînes, parfois visibles, souvent invisibles.