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Après les « Three Kings », le MMA africain cherche ses héritiers

En 2021 et 2022, trois combattants africains ont détenu en même temps trois ceintures de l’UFC. Quatre ans plus tard, la défaite d’Ateba Gautier rappelle que cette parenthèse n’a pas trouvé de suite, et que le chemin entre le continent et le sommet reste étroit. Un samedi qui referme une porte Le 3 octobre, à Salt Lake City, Ateba Gautier devait confirmer. Le Camerounais de 24 ans arrivait à l’UFC 332 invaincu en cinq combats dans l’organisation, dont quatre gagnés avant la limite. Face à lui, le Russe Roman Kopylov, donné perdant par les bookmakers. Il aura fallu 3 minutes et 12 secondes de premier round pour inverser le scénario. Certains fans l’avaient surnommé « mini Ngannou », un surnom qu’il récuse lui-même. À 24 ans et avec 11 victoires pour 2 défaites en carrière, il a le temps de rebondir. Mais le continent, lui, n’a pas le même luxe : il attendait de cette montée en puissance un visage pour la suite. Les rois ont vieilli Francis Ngannou, Israel Adesanya et Kamaru Usman on...

Afrique : l’âge des bifurcations. De l’héritage de Berlin aux recompositions d’un monde multipolaire

L’Afrique n’est plus un terrain de jeu géopolitique : elle est devenue un espace d’arbitrage. Lorsqu’Emmanuel Macron est reçu en grande pompe par le roi du Maroc en novembre 2024, la scène ne signale pas un retour de l’influence française sur le continent. Elle révèle au contraire une mutation plus profonde : l’Afrique ne choisit plus entre Est et Ouest. Elle multiplie les routes, négocie avec des puissances concurrentes et redéfinit les termes de sa souveraineté.

La question centrale n’est donc plus qui domine l’Afrique, mais selon quelles logiques elle se repositionne — et à quel coût social et politique pour ses populations.

La bifurcation comme condition africaine

Pour comprendre ces recompositions, le concept de bifurcation est plus opérant que celui de transition. La transition suppose un point de départ clair et une destination identifiable. La bifurcation, elle, décrit un processus instable : les règles changent en cours de route, les alliances se recomposent, les certitudes d’hier deviennent les contraintes d’aujourd’hui.

L’Afrique n’est ni en régression ni en simple rattrapage. Elle diverge, selon des trajectoires propres, qui ne s’expliquent plus uniquement par l’héritage colonial.

Bifurquer n’est pas s’émanciper. Une bifurcation peut tout autant produire une reprise en main autoritaire, une dépendance renouvelée ou une souveraineté de façade.

L’enjeu analytique n’est donc pas de célébrer la rupture, mais d’en distinguer les effets réels : qui en bénéficie, qui en paie le prix, et selon quelles règles les nouveaux équilibres se stabilisent — ou ne se stabilisent pas.

Deux trajectoires contrastées : Eswatini et Éthiopie

Le royaume d’Eswatini incarne une bifurcation discrète mais révélatrice. Confronté à l’inflation mondiale et à sa dépendance énergétique vis-à-vis de l’Afrique du Sud, le roi Mswati III cherche à transformer une monarchie dynastique en plateforme économique régionale, misant sur les énergies renouvelables et la connectivité numérique. La rupture est ici pragmatique, non idéologique : il s’agit moins de s’opposer à un parrain que d’exister dans un monde multipolaire.

L’Éthiopie d’Abiy Ahmed suit une trajectoire bien plus coûteuse. La libéralisation économique annoncée s’est accompagnée d’une centralisation politique brutale, de conflits internes meurtriers — notamment au Tigré — et d’un défaut de paiement qui fragilise l’économie nationale. Le pivot vers les BRICS, la Turquie, les Émirats ou la Russie marque une bifurcation assumée hors des normes occidentales. Mais cette reconfiguration diplomatique n’a pas fait reculer l’insécurité alimentaire qui touche une part importante de la population, ni restauré les libertés civiles érodées depuis 2020.

La bifurcation de l’État et le bien-être des populations ne coïncident pas nécessairement.

Le Sahel : rupture stratégique ou consolidation autoritaire ?

La sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO en 2024 marque un tournant historique. Elle révèle l’épuisement d’un ordre régional incapable de produire sécurité et prospérité. Les sanctions monétaires, l’instrumentalisation des mécanismes financiers et l’obsession sécuritaire ont nourri une défiance populaire profonde, dont les juntes ont su tirer profit.

Mais cette rupture ne peut être analysée sans ses contreparties. L’Alliance des États du Sahel constitue aussi un espace de consolidation autoritaire : recul des libertés de presse, surveillance accrue des sociétés civiles, et présence de groupes armés étrangers comme Wagner — rebaptisé Africa Corps — associée à des prédations économiques et à de graves violations des droits humains.

La vraie question n’est pas : fallait-il rompre avec Paris ou Bruxelles ? Mais : qui bénéficie de cette rupture, et à quelles conditions les nouveaux partenaires s’installent-ils ?

L’Afrique face aux Super-États : trois présences, trois logiques

L’Afrique négocie désormais avec des ensembles que l’on peut appeler Super-États — États-Unis, Chine, Russie, Inde — capables d’articuler puissance démographique, industrielle, technologique et narrative. Cette multipolarité ouvre des marges de manœuvre réelles pour les gouvernements africains. Mais ces puissances ne sont pas interchangeables : elles obéissent à des logiques profondément différentes, et leurs présences sur le continent ont des effets qui ne se valent pas.

La Chine opère d’abord comme une puissance industrielle et infrastructurelle. Ses investissements — ports, chemins de fer, mines, réseaux numériques — s’inscrivent dans une logique de sécurisation de chaînes d’approvisionnement sur le long terme. Les termes de ces partenariats sont souvent opaques et les transferts de technologie limités, mais la Chine produit des infrastructures concrètes que l’Occident n’a pas financées. C’est une présence lourde, durable et économiquement tangible.

La Russie opère selon une logique radicalement différente. Elle ne construit pas : elle capitalise. Son principal actif en Afrique est narratif — le ressentiment postcolonial — et sécuritaire — les groupes paramélitaires de Wagner/Africa Corps. Cette présence est moins coûteuse à déployer et potentiellement très déstabilisatrice pour les États qui l’accueillent : elle aliène les partenaires occidentaux sans offrir de substitut économique crédible. Dans plusieurs pays où Wagner est présent — Mali, Centrafrique — l’insécurité des populations civiles n’a pas diminué ; elle s’est souvent déplacée ou transformée.

Les États-Unis et l’Inde occupent des positions intermédiaires. Washington cherche à contenir l’influence chinoise via des corridors logistiques alternatifs — dont le projet de corridor de Lobito — et à ancrer les États atlantiques dans son orbite stratégique. New Delhi invoque une fraternité historique entre pays du Sud global, mais ses investissements demeurent sans commune mesure avec ceux de Pékin, et sa diplomatie africaine est encore davantage déclaratoire qu’opérationnelle.

Ce que ces quatre puissances ont en commun, c’est l’absence de tout projet de renforcement institutionnel ou démocratique pour le continent. Aucune ne conditionne ses partenariats à des critères de gouvernance. C’est précisément ce qui rend l’arbitrage africain séduisant pour certains gouvernements — et risqué pour leurs populations.

Trois angles morts : le climat, les sociétés, les inégalités

Toute analyse strictement étatique de l’Afrique reproduit un biais : elle traite comme acteurs principaux ceux qui parlent le plus fort, c’est-à-dire les gouvernements et leurs partenaires étrangers. Trois forces de transformation échappent à cette grille et méritent d’être traitées sérieusement.

Le changement climatique est la première et la plus sous-estimée. La désertification progressive du Sahel, les inondations récurrentes en Afrique australe et les sécheresses dans la Corne de l’Afrique ne sont pas des toiles de fond : ce sont des forces de bifurcation structurelles. Elles déplacent les populations, détruisent les économies agricoles, alimentent les conflits pour l’eau et les pâturages, et fragilisent des États déjà en tension. Aucun réalignement diplomatique ne compense un déficit pluviométrique structurel ni une montée des eaux qui menace les côtes du golfe de Guinée. Le changement climatique reconfigurera l’Afrique plus durablement que la présence de Wagner ou les prêts chinois.

La deuxième force est endogène : les sociétés africaines elles-mêmes. Les diasporas, dont les transferts dépassent chaque année l’aide publique au développement, injectent des capitaux, des compétences et des normes sociales qui reconfigurent les économies domestiques indépendamment des choix diplomatiques de leurs États. Les mobilisations féministes, étudiantes et numériques à Lagos, Nairobi ou Accra produisent des dynamiques politiques que les grilles classiques de géopolitique ne captent pas. Ce sont ces acteurs qui font l’Afrique de l’intérieur, souvent malgré leurs États.

La troisième est une mise en garde méthodologique : l’Afrique n’est pas un acteur homogène. Parler d’« une Afrique qui bifurque », c’est réduire à une abstraction commode des trajectoires profondément inégales. Le Maroc dispose d’une position géographique stratégique, d’une diplomatie aguerrie et d’une base industrielle en construction ; il bifurque depuis une position de force relative. Le Niger est enclave, appauvri, et les gains de sa rupture géopolitique restent pour l’instant très largement captés par sa junte militaire ; il bifurque sous contrainte. Confondre les deux dans un même récit continental, c’est commettre exactement l’erreur de lecture que l’on cherche à dépasser.

Dette, monnaie et alternatives

Le surendettement demeure une contrainte structurelle majeure. Ajustements imposés, fuite des capitaux et vulnérabilité aux chocs extérieurs — chute des prix des matières premières, remontée des taux mondiaux — limitent drastiquement les marges de manœuvre réelles des gouvernements, quel que soit leur discours souverainiste.

Des alternatives émergent néanmoins, dont la portée reste à éprouver dans la durée : le système panafricain de paiements et de règlements (PAPSS), le commerce croissant en monnaies locales entre États africains, et la diversification des réserves hors du dollar. Ces initiatives sont réelles, mais encore marginales face au poids des obligations libellées en devises étrangères et aux mécanismes de fuite qui vident les économies d’une partie de leur substance.

Le vote onusien de novembre 2023 sur la fiscalité internationale, porté par le Nigeria, marque une rupture symbolique plus significative qu’il n’y paraît : l’Afrique conteste désormais les règles du jeu depuis l’intérieur des institutions plutôt que depuis leur périphérie. Cette stratégie de réforme par l’intérieur — transformer les règles en les utilisant depuis les institutions elles-mêmes — est peut-être plus durable que les ruptures spectaculaires, même si elle est moins visible.

Penser les bifurcations sans les idéaliser

L’Afrique n’adhère plus à un modèle unique. Elle expérimente, bifurque, échoue parfois, invente parfois. Elle n’est ni alignée ni soumise — mais elle n’est pas non plus affranchie de contraintes lourdes, souvent supportées par ses populations plus que par ses élites.

La tâche analytique n’est donc pas de substituer un enthousiasme à un autre — le panafricanisme romantique au paternalisme occidental — mais de regarder qui bifurque, dans quelle direction, avec quelles ressources, et au bénéfice de qui. Ce regard exigeant suppose de distinguer la bifurcation de l’État de celle des sociétés, le discours souverainiste de la souveraineté effective, et la rupture diplomatique du changement structurel.

Plutôt que de regarder l’Afrique avec la carte figée de Berlin 1884, il faut la penser comme un réseau en mouvement — dont les nœuds ont des noms, des intérêts et des coûts sociaux bien réels.

C’est à cette condition, et à cette condition seulement, que l’analyse géopolitique de l’Afrique cessera d’être le privilège des puissances extérieures qui la regardent — pour devenir l’outil de ceux qui la vivent.