Les murs de Dhaka parlent. Graffitis rageurs, slogans ironiques, poésie politique : les façades et les couloirs de l'université portent encore l'écho brûlant du soulèvement de juillet 2024. Une révolte menée par la génération Z qui a mis fin à quinze années de règne de Sheikh Hasina, autrefois figure de la démocratie bangladaise, devenue au fil du temps un symbole d'autoritarisme. Chassée du pouvoir, elle s'est réfugiée en Inde – un détail qui ne passe pas.
Sur le campus, les étudiants débattent en petits cercles. Sur une pelouse mal entretenue, quelques lanternes rouges oscillent au-dessus d'une modeste célébration du Nouvel An chinois. Un détail anodin en apparence, mais révélateur dans un pays pris dans la rivalité stratégique entre Pékin et Delhi. Pour beaucoup de ces jeunes, l'élection du 12 février sera la première véritable expérience démocratique de leur vie.
La chute et l’exil
Retour en arrière. En 2014, Sheikh Hasina remporte des élections boycottées par l'opposition – un scrutin à parti unique en tout sauf le nom. En 2018 et 2024, les élections sont à nouveau largement contestées, entachées de fraudes et de répression. Quinze ans de dérive autoritaire que beaucoup, aujourd'hui, imputent au soutien politique constant de Delhi.
À la suite de la chute d'Hasina, le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus a pris la tête d'un gouvernement intérimaire. L'ancienne Première ministre, condamnée à mort par contumace pour la répression sanglante de 2024 – environ 1 400 morts selon l’ONU, majoritairement dus aux forces de sécurité lors des manifestations étudiantes – vit aujourd'hui en exil à Delhi. L'Inde refuse de l'extrader.
« Des centaines de jeunes ont été abattus dans les rues, et elle s'est enfuie en Inde », dit Shafiqul Alam, porte-parole de Yunus. « Qu'elle ait été accueillie comme une dirigeante respectable, et non comme une fugitive accusée de crimes, a profondément choqué. »
La Ligue Awami, parti historique d'Hasina, a été exclue du scrutin à venir. Le BNP tente d'occuper l'espace politique laissé vacant, tandis que Jamaat-e-Islami s'est allié à une formation issue du mouvement étudiant.
« Hégémonie » : le mot qui tue
« Dhaka, pas Delhi » : le slogan est peint à la bombe, brodé sur des saris, scandé dans les manifestations. Le mot « hégémonie » s'est imposé dans le langage courant pour désigner l'influence jugée excessive de l'Inde sur la vie politique bangladaise.
« On a grandi en entendant que tout se décidait à Delhi », explique Mosharraf Hossain, étudiant en sociologie. « Aujourd’hui, on refuse. »
Ce ressentiment a nourri une montée spectaculaire de l’anti-indianisme politique, distinct d’une hostilité envers le peuple indien.
Les blessures accumulées
Les reproches adressés à l’Inde dépassent largement le seul soutien à Hasina. Les élections contestées de 2014, 2018 et 2024 restent des points de rupture majeurs dans la mémoire collective.
À cela s’ajoutent des blessures plus anciennes. Selon des organisations de défense des droits humains, plus de 1 200 Bangladais ont été tués à la frontière indo-bangladaise depuis le début des années 2000 par les Border Security Forces indiennes. Majoritairement des paysans, des contrebandiers ou des migrants économiques.
Fatima Rahman, habitante de Jessore, a perdu son fils de 19 ans en 2021 alors qu’il tentait de traverser la frontière pour travailler. « Ils disent qu’il était criminel. Il voulait juste survivre », dit-elle.
Les conflits sur le partage de l’eau aggravent encore les tensions. Le fleuve Teesta, vital pour le nord du Bangladesh, reste soumis à un accord gelé depuis plus de dix ans. « Le contrôle de l’eau crée une relation structurellement inégale », analyse Ali Riaz, conseiller spécial de Yunus.
Peu à peu, une conviction s’est installée : le Bangladesh est traité comme une périphérie stratégique, plus que comme un État souverain.
Quand l’économie paie le prix
Cette crise politique a des conséquences économiques directes. Adani Power, conglomérat indien fournisseur d’électricité, est accusé par des médias bangladais de surfacturation – des allégations que le groupe conteste. Les campagnes de boycott se multiplient sur les réseaux sociaux, les services de visas sont suspendus et même le cricket est devenu un terrain de confrontation symbolique.
Les échanges bilatéraux, estimés à 13,5 milliards de dollars, pourraient être bien plus élevés sans ces blocages, souligne l’économiste Fahmida Khatun. « Mais ce sont les petits acteurs qui souffrent en premier. »
Rahim Mollah, commerçant à Dhaka, ne peut plus se rendre à Calcutta pour s’approvisionner. « La politique punit les gens ordinaires », résume-t-il.
Les ouvrières du textile, pilier de l’économie nationale, craignent également des représailles commerciales. « Si l’Inde bloque nos exportations, ce sont des milliers de femmes qui perdront leur emploi », alerte Ayesha Begum, travailleuse à Gazipur.
Entre deux géants, la fin de l’alignement
Dans ce contexte, la Chine apparaît en toile de fond. Investissements massifs, projets d’infrastructures, prêts : Pékin est devenu un partenaire incontournable.
« L’Inde regarde le Bangladesh à travers le prisme de sa rivalité avec la Chine », analyse Avinash Paliwal. « Mais on ne peut pas exiger la loyauté tout en refusant l’égalité. »
« Nous ne voulons pas devenir une arrière-cour chinoise après avoir été une arrière-cour indienne », tranche Nusrat Chowdhury. « Nous voulons être traités comme un pays souverain. »
Les voix de la nuance
Dans la rue, l’anti-indianisme politique ne s’est pas transformé en haine culturelle. « Mon problème, ce n’est pas le peuple indien, mais son gouvernement », explique la militante culturelle Fatima Tasnim Juma. Les échanges artistiques et culturels, aujourd’hui gelés, restent des ponts potentiels.
À l’approche du scrutin, les partis modèrent leur discours. « Plus la nation est grande, plus la responsabilité est grande », résume Mahdi Amin, conseiller du BNP.
L’impasse
La méfiance est profonde, mais la rupture n’est pas irréversible. « La géographie ne change pas », rappelle l’éditorialiste Kamal Ahmed. « Mais pour que cette relation survive, il faudra plus que de la nostalgie. Il faudra du respect. »
Sur un mur de l’université de Dhaka, un message en anglais résume l’état d’esprit du moment : We are not your backyard. We are your equals.
Le 12 février, les Bangladais voteront. Quelle que soit l’issue, une certitude demeure : la génération qui a renversé Hasina n’acceptera plus d’être traitée en périphérie. Delhi devra choisir.