Il existe des indignations bruyantes. Des mobilisations éclairs. Des hashtags mondiaux. Et puis il y a les silences. Les silences longs. Les silences lourds.
Cuba appartient à cette catégorie.
Depuis 1960, l'île vit sous embargo imposé par les États-Unis. Soixante-cinq années de restrictions économiques, commerciales et financières. Deux générations entières nées et mortes dans un régime de sanctions devenu banal. Institutionnalisé. Normalisé. Et la question ne choque plus.
« Cuba ? Wof… ça a toujours été comme ça. » Voilà le drame. L'habitude.
Une sanction devenue paysage
À l'origine, l'embargo répond à la révolution menée par Fidel Castro et aux nationalisations d'intérêts américains. Guerre froide. Bras de fer idéologique. Rapport de forces géopolitique.
Mais la guerre froide est terminée.
Le mur de Berlin est tombé.
Le monde s'est reconfiguré.
L'embargo, lui, est resté.
Chaque année, l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations unies vote massivement contre son maintien. Chaque année, ou presque, l'écrasante majorité des États demande sa levée. Chaque année, rien ne change.
Ce n'est plus une crise.
C'est une permanence.
L'indifférence transversale
Ce qui interroge aujourd'hui n'est même plus le désaccord politique autour du régime cubain. Les critiques du système sont légitimes. Les débats sont nécessaires.
Ce qui interroge, c'est le silence.
Où sont :
— les grands défenseurs autoproclamés des droits humains ?
— les pourfendeurs infatigables du capitalisme ?
— les combattants proclamés de la liberté des peuples ?
Soixante ans d'embargo, et presque aucune mobilisation internationale d'ampleur. Pas de grandes marches mondiales. Pas de concerts planétaires. Pas de campagnes massives.
Pourtant, l'incohérence des sanctions internationales est criante. D'autres régimes, aux bilans bien plus lourds, commercent librement avec le monde entier. Certains sont même célébrés comme partenaires économiques stratégiques.
La question n'est pas de minimiser les responsabilités du régime cubain. Elle est de comprendre pourquoi une population de 11 millions d'habitants subit depuis 65 ans une punition collective qu'aucune autre nation ne connaît avec une telle constance.
Comme si la durée avait anesthésié la conscience.
Une population sous pression permanente
Un embargo n'est pas une abstraction diplomatique.
C'est un mécanisme économique concret.
Restrictions bancaires. Transactions entravées. Accès aux technologies limité. Coûts logistiques multipliés. Approvisionnements fragilisés.
Selon les autorités cubaines, l'embargo aurait causé plus de 150 milliards de dollars de pertes cumulées depuis 1960. Même en contestant ces chiffres, l'impact reste structurel :
— Les médicaments essentiels sont parfois inaccessibles car produits par des filiales américaines.
— Les pièces détachées pour équipements médicaux, agricoles ou industriels doivent transiter par des circuits détournés, multipliant les coûts.
— Les transferts bancaires internationaux sont entravés, rendant le commerce ordinaire kafkaïen.
— Les technologies de pointe (logiciels, plateformes numériques, équipements scientifiques) sont juridiquement interdites d'exportation vers l'île.
Il ne s'agit pas d'un blocus militaire, mais d'un isolement financier et commercial qui complexifie chaque importation, chaque contrat, chaque paiement international.
Et malgré cela, la population tient.
Elle tient par l'ingéniosité.
Elle tient par la débrouille.
Elle tient par la solidarité interne.
Elle tient par une résilience qui force le respect.
Mais la résilience n'est pas une politique publique.
La résilience n'est pas une solution durable.
« Mais le régime cubain lui-même… »
On dira : « Mais le régime cubain est responsable de la situation. Les restrictions des libertés, l'économie planifiée inefficace, la répression politique… »
Justement. C'est là toute la question.
Depuis quand punit-on une population pour contraindre ses dirigeants ?
Et si cela ne fonctionne pas depuis 65 ans, à quel moment admet-on l'échec de la méthode ?
Personne ne vous demande d'applaudir le système politique cubain. Personne ne vous demande d'ignorer ses failles, ses dérives, ses échecs. Les Cubains eux-mêmes ne sont pas dupes.
Mais on peut — on doit — critiquer un régime et refuser qu'une population entière paie le prix d'une stratégie qui n'a produit aucun des résultats escomptés en six décennies.
L'embargo n'a pas fait tomber le régime.
Il n'a pas amélioré les libertés.
Il n'a pas ouvert le système politique.
Il a durci les positions, justifié les replis autoritaires et fragilisé économiquement une île entière.
À ce stade, ce n'est plus une politique étrangère.
C'est une impasse prolongée.
60 ans. Ça suffit, non ?
Soixante ans, c'est plus qu'un cycle politique.
C'est plus qu'un conflit.
C'est une époque entière.
À quel moment considère-t-on qu'une sanction a atteint sa limite historique ?
À quel moment reconnaît-on qu'un instrument devient structurellement punitif pour une population entière, quelles que soient les responsabilités de ses dirigeants ?
Si l'on défend la souveraineté des peuples, alors on doit poser la question.
Si l'on défend la justice économique, alors on doit poser la question.
Si l'on défend la dignité humaine, alors on doit poser la question.
Et le reggae dans tout ça ?
Le reggae a toujours été la bande-son des peuples sous pression.
De la dénonciation des systèmes oppressifs.
De la solidarité internationale.
Alors où sont les hymnes pour Cuba ?
Où sont les grandes scènes pour rappeler que soixante ans d'embargo constituent une anomalie historique ?
Une manifestation.
Un concert de soutien.
Une tribune mondiale.
Rien.
Le silence est parfois plus assourdissant que la censure.
Normalisation ou fatigue morale ?
Peut-être que le monde est saturé de crises.
Peut-être que l'embargo est devenu un décor.
Peut-être que l'indignation a une date de péremption.
Mais si l'on accepte qu'une sanction économique dure indéfiniment sans remise en question, alors on accepte qu'elle devienne un fait culturel. Une habitude.
Et l'habitude est le plus puissant des anesthésiants politiques.
Alors voici la proposition
Que les artistes, les ONG, les citoyens attachés à la justice économique organisent une journée — une seule — de mobilisation mondiale pour demander la levée de cet embargo.
Pas pour valider un régime.
Pas pour nier les débats.
Mais pour reconnaître qu'après 65 ans, la méthode n'a pas atteint ses objectifs déclarés.
Et qu'un peuple mérite mieux qu'une sanction devenue héréditaire.