Il y a moins de deux ans, on nous promettait que c’était exceptionnel. Les caméras intelligentes déployées pour les Jeux olympiques de Paris 2024 — ces algorithmes capables d’analyser nos comportements en temps réel — devaient rester une parenthèse. Un outil de circonstance, strictement encadré, limité dans le temps. La promesse était claire : pas de généralisation. Et pourtant, ce lundi 16 février 2025, l’Assemblée nationale a voté l’extension de la vidéosurveillance algorithmique aux commerces et centres commerciaux. Soixante voix pour, treize contre. Dans une relative indifférence. La parenthèse, visiblement, ne se referme pas. Elle s’élargit.Du stade au supermarché
Le glissement est significatif, et pas seulement symbolique. Jusqu’ici, la surveillance algorithmique se justifiait par des impératifs régaliens : maintien de l’ordre, prévention du terrorisme, gestion de foules exceptionnelles. Des arguments discutables, mais qui se réclamaient au moins d’un intérêt collectif.
Cette fois, la justification est économique. Le vol à l’étalage serait un « fléau » menaçant la viabilité des commerces. Le député Paul Midy, à l’origine du texte, a même sorti sa calculette : un vol de 20 euros, quatre fois par semaine, représente plus de 4 000 euros de pertes annuelles. L’argument est habile. Il rend la surveillance algorithmique compréhensible, presque sympathique — l’affaire du petit commerçant de quartier contre la délinquance ordinaire.
Mais derrière cette arithmétique rassurante, ce qui se normalise est bien plus grave : l’idée que nos comportements du quotidien peuvent et doivent être analysés en permanence par des machines, dans les lieux les plus banals de notre vie sociale.
Le mécanisme de la grenouille ébouillantée
Ce qui rend ce recul particulièrement inquiétant, c’est précisément sa discrétion. Il ne s’opère pas par un grand texte fondateur, par un débat national tranché. Il avance par petits pas, chacun présenté comme raisonnable, temporaire, encadré.
Les garde-fous ? Ils existaient déjà pour les JO. Expérimentation limitée dans le temps, autorisation préfectorale, analyse d’impact. Et pourtant, ce dispositif « temporaire » vient d’être prolongé jusqu’à fin 2027, sans véritable débat public. Pendant ce temps, la même mécanique s’applique désormais aux rayons des supermarchés. Demain, où ?
C’est le propre des reculs subreptices : ils ne choquent pas, parce qu’ils ne rompent avec rien frontalement. Ils déplacent simplement, millimètre par millimètre, la frontière de ce qui est normal.
La reconnaissance faciale attend dans les coulisses
Il importe d’être précis : la vidéosurveillance algorithmique déployée aujourd’hui n’est pas, techniquement, de la reconnaissance faciale. Elle analyse des comportements, des postures, des gestes — pas encore des visages. Ses défenseurs y voient une ligne rouge. C’est exactement là qu’il faut être vigilant.
Car cette distinction, aussi réelle soit-elle, ne tient qu’à une décision politique. La technologie, elle, est prête. Les infrastructures de caméras se déploient. Les algorithmes s’entraînent. Les entreprises du secteur ont déjà franchi le pas dans d’autres pays. Et la logique à l’œuvre — chaque nouveau cas d’usage rendant le suivant plus acceptable — est précisément celle qui mène, pas à pas, vers la reconnaissance faciale généralisée dans l’espace public.
On ne nous demandera pas de voter pour ou contre. On nous présentera simplement, le moment venu, une nouvelle expérimentation. Temporaire. Encadrée. Raisonnable.
Des algorithmes qui désignent, des humains qui valident
Ses promoteurs insistent : la décision finale reste humaine. L’algorithme détecte, l’agent de sécurité décide. Rassurant sur le papier. Mais en pratique, c’est bien la machine qui oriente le regard, hiérarchise les soupçons, désigne les corps suspects. Et les études sur les biais algorithmiques sont formelles : ces systèmes ne sont pas neutres. Ils reproduisent, amplifient, automatisent des préjugés existants. Ceux dont les comportements s’écartent d’une norme — souvent statistiquement construite sur des populations très homogènes — seront les premiers à tomber dans le filet des « gestes suspects ».
Ce n’est pas de la science-fiction. La Commission nationale de l’informatique et des libertés a elle-même estimé que Veesion, l’entreprise phare du secteur en France, n’était pas conforme au RGPD. L’entreprise a contesté, puis s’est désistée, tout en continuant d’opérer dans plus de 5 000 magasins. Le paradoxe est saisissant : une entreprise épinglée par le gendarme des données personnelles pour non-conformité voit, quelques mois plus tard, le législateur valider en droit le principe même de ce qu’elle pratiquait illégalement. L’irrégularité d’hier devient l’expérimentation légale de demain.
Ce que nous acceptons sans le décider vraiment
Faire ses courses, flâner dans un rayon, hésiter devant un produit : ces gestes anodins entrent désormais dans le champ de la surveillance automatisée. Pas dans un régime autoritaire fantasmé, mais en France, en 2025, avec le soutien d’une large majorité parlementaire. De Renaissance au Rassemblement national, en passant par la droite classique, la convergence sécuritaire est désormais transpartisane.
La question n’est pas de savoir si le vol en commerce est un problème réel — il l’est. La question est de savoir quel prix nous sommes prêts à payer pour y répondre. Et surtout : qui paie vraiment ce prix. Pas les décideurs qui votent les textes. Pas les enseignes qui déploient les caméras. Mais ceux dont les corps, les gestes, les habitudes seront jugés, filtrés, signalés — souvent sans le savoir, toujours sans l’avoir choisi.
Aujourd’hui, la machine analyse nos gestes. Demain, si nous n’y prenons pas garde, elle lira nos visages. Non pas parce que quelqu’un l’aura décidé dans une rupture assumée, mais parce que nous aurons, à force de petites acceptations successives, rendu la chose inévitable.
Une liberté qui recule rarement dans le bruit. Elle se retire, doucement, pendant qu’on fait ses courses.