Au nord de l'Éthiopie, des femmes ont pris les armes lors de la dernière guerre civile. Ni victimes, ni héroïnes — juste des êtres humains que la société ne sait plus comment regarder.
8 mars. Aujourd'hui, dans des dizaines de capitales, des discours célébreront les femmes "fortes", "résilientes", "inspirantes". Des marques sortiront leurs publicités roses. Des chefs d'État signeront des déclarations d'intention. Et dans un appartement de Mekele, au nord de l'Éthiopie, Abeba Amdu, vingt-deux ans, ancienne combattante, cherchera — comme chaque jour depuis la fin de la guerre — ce qu'elle appelle elle-même "une cachette".
Cet article n'est pas une célébration. C'est un rapport.
Il parle de femmes qui ont fait la guerre au sens le plus littéral du terme — qui ont porté des armes, dormi dans les montagnes, vu des gens mourir. Des femmes que leurs propres forces armées n'ont pas toujours respectées. Des femmes qu'un accord de paix, signé en 2022, a simplement oubliées. Des femmes qui portent aujourd'hui le poids d'une paix qui ne les a pas guéries.
Le 8 mars devrait aussi être fait pour elles.

Il y a une photo qu'Abeba Amdu ne montre plus. Elle y apparaît en tenue militaire, le visage tendu, quelque part dans les montagnes du Tigré. Elle avait dix-neuf ans. Elle ressemblait à quelqu'un d'autre.
Aujourd'hui, à vingt-deux ans, Abeba vit dans un appartement de Mekele, la capitale régionale du Tigré. Elle parle doucement, choisit ses mots, s'arrête parfois au milieu d'une phrase comme si elle cherchait la sortie. Avant la guerre, elle était attaquante dans une équipe de football féminine et étudiante en informatique. Elle se décrivait comme féministe. Elle avait un plan.
« J'ai tout perdu », dit-elle simplement.
Ce n'est pas une métaphore.
La guerre que personne ne voulait voir
Quand la guerre civile éthiopienne éclate en novembre 2020, le monde est épuisé par la pandémie et peu attentif à ce qui se passe dans le nord de l'Afrique. Le conflit oppose le gouvernement fédéral du Premier ministre Abiy Ahmed — prix Nobel de la Paix en 2019, ironie cruelle — au Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), organisation qui avait dominé le pouvoir éthiopien pendant près de trente ans avant d'en être brutalement écartée.
L'Érythrée voisine entre dans le conflit aux côtés des forces fédérales. Ce qui devait être une "opération de maintien de l'ordre" selon Addis-Abeba devient une guerre totale, avec son cortège de massacres, de viols systématiques, de famine organisée, de coupures d'électricité et de communications.
Deux ans plus tard, un accord de paix négocié par l'Union africaine met fin aux combats. L'envoyé spécial Olusegun Obasanjo avance le chiffre de 600 000 morts. D'autres estimations parlent davantage. Personne ne sait vraiment.
Ce que l'on sait moins, c'est que parmi les combattants des Forces de défense du Tigré (TDF) qui ont tenu tête à l'armée fédérale pendant deux ans, il y avait des milliers de femmes. Des mères. Des étudiantes. Des avocates. Des professeures d'université. Des footballeuses.
Elles ne rentraient dans aucune case préétablie, et c'est peut-être pour ça qu'on n'a presque rien écrit sur elles.
Un héritage à part : le TPLF et les femmes
Pour comprendre pourquoi autant de femmes ont pris les armes au Tigré en 2020, il faut remonter cinquante ans en arrière. Et comprendre que ce n'était pas la première fois.
Le TPLF naît en 1975 dans les montagnes du Tigré, fondé par une poignée d'étudiants radicaux influencés par le marxisme-léninisme albanais et animés par un nationalisme tigréen forgé dans le ressentiment d'une région longtemps marginalisée par le centre du pouvoir éthiopien. Dès ses débuts, le mouvement intègre une dimension féministe rare pour l'époque et le contexte : la libération des femmes est posée comme une condition de la libération nationale. Ce n'est pas de la rhétorique — c'est une ligne politique inscrite dans la formation des combattants.
Au plus fort de la lutte contre le régime militaire du Derg, entre les années 1970 et 1991, jusqu'à un tiers des combattants actifs du TPLF étaient des femmes — soit jusqu'à 88 000 d'entre elles. La formation militaire du TPLF mettait explicitement l'accent sur les questions d'égalité de genre, ce qui tranchait radicalement avec les pratiques d'autres mouvements armés africains de l'époque. Les femmes y étaient éducatrices, activistes, personnel de santé et soldates. Certaines commandaient des unités. Certaines mouraient au combat.
Ce modèle n'allait pas de soi. Au début du mouvement, les hommes du TPLF hésitaient à recruter des femmes, évoquant des considérations biologiques — la force physique, les menstruations, les besoins logistiques spécifiques. L'une des premières combattantes, Kahsu Martha, avait rejoint le mouvement huit mois après sa fondation. Elle fut tuée au combat, mais sa bravoure ouvrit une brèche. Progressivement, la participation des femmes devint non seulement acceptée mais valorisée, preuve vivante que la révolution qu'ils menaient était réelle.
Mais la victoire de 1991 — le renversement de Mengistu Haile Mariam, la prise de pouvoir à Addis-Abeba — allait révéler la première trahison. Une fois la guerre gagnée, la société ne sut pas quoi faire de ses combattantes.
La plupart furent démobilisées, souvent sans soutien spécifique, avec une prime unique versée en une fois — entre 4 000 et 8 000 birr éthiopiens, soit quelques centaines de dollars. Puis livrées à elles-mêmes. Incapables de s'adapter à une vie civile dont elles avaient été absentes depuis l'enfance pour certaines, beaucoup épuisèrent rapidement cet argent. Les organisations de vétérans qui se formèrent les ignorèrent. L'accès à la terre et aux programmes de réinsertion leur fut souvent refusé. Celles qui avaient passé leurs années de formation à combattre pour l'égalité rentrèrent dans des communautés qui attendaient d'elles qu'elles redeviennent des épouses et des mères, comme si les années du maquis n'avaient jamais existé.
Une ex-combattante, interviewée des années après la démobilisation, résumait ainsi la désillusion : "Je me suis battue parce que le TPLF défendait l'égalité des femmes, et pendant la lutte armée nous étions égales aux hommes. Nous disions : 'Ils tuent, nous tuons aussi.' Mais maintenant, nous n'avons pas obtenu ce qu'on nous avait promis."
Trente ans plus tard, l'accord de Pretoria de 2022 qui met fin à la guerre reproduit exactement la même erreur. Son programme de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) ne contient aucune disposition spécifique concernant les femmes combattantes. Un seul article, le quatrième, condamne le recrutement d'enfants soldats — et encore, sans mécanisme d'application. Les femmes, elles, n'y apparaissent pas du tout.
L'histoire bégaie. Et ce sont les mêmes femmes qui en paient le prix.
Ce cycle — égalité dans la guerre, invisibilité dans la paix — explique quelque chose de fondamental dans le récit d'Abeba, de Selam et de Rahwa. Elles ne sont pas des anomalies. Elles sont la troisième génération d'un schéma qui se répète depuis 1975 : mobiliser les femmes quand la survie collective l'exige, les renvoyer dans l'ombre quand la paix revenue rend leur présence dérangeante.
"Je n'étais pas favorable à la guerre"
Abeba grandit dans une famille marquée par l'histoire du TPLF. Son père a combattu dans les années 1980 contre le régime de Mengistu Haile Mariam, cette dictature militaire marxiste qui a ensanglanté l'Éthiopie pendant près de vingt ans. Les cicatrices — physiques et psychologiques — font partie du décor familial depuis l'enfance.
Elle connaît donc le prix de la guerre. Elle ne voulait pas la faire.
Mais les récits de viols commis par les forces érythréennes et fédérales sur les femmes tigréennes lui parviennent rapidement. Et quelque chose bascule.
« Les agresseurs ne s'en sont pas pris à une seule personne. J'aurais subi le même sort que les victimes. C'est la situation dans son ensemble qui m'a forcée à me battre. »
Ce n'est pas de l'héroïsme. C'est un calcul de survie. Prendre les armes comme seul moyen d'échapper à la violence sexuelle — voilà une équation que les récits guerriers traditionnels ne savent pas raconter, parce qu'ils préfèrent les causes nobles aux nécessités brutales.
Rahwa Gebremedhin, 30 ans, maître de conférences à l'université de Mekele, arrive à la même décision par un chemin similaire. Sa vie professionnelle venait à peine de commencer. Elle avait les aspirations de sa génération : une maison, une stabilité, peut-être des enfants. La guerre lui est tombée dessus comme une évidence brutale.
« J'étais choquée par ces meurtres. J'étais en colère parce que des femmes étaient agressées sexuellement, tout était détruit. »
En tant qu'universitaire, ses seules références militaires venaient des films de guerre. Elle s'est retrouvée dans les montagnes du Tigré à apprendre à manier une arme. Comme les femmes de la génération de sa mère l'avaient fait avant elle.
Le corps en guerre
Il y a des choses dont on ne parle pas dans les récits de guerre. Les règles. L'absence de protections hygiéniques. La nécessité d'uriner en pleine nature quand on a été élevée autrement. Le fait que le corps féminin, dans une armée, reste une anomalie que le système n'a pas prévu d'accueillir.
Selam Hailu, avocate de 30 ans et mère de deux enfants, a rejoint les forces tigréennes en septembre 2021, alors que son fils aîné avait cinq ans. Elle évoque ces détails pratiques avec une précision qui dit tout de ce que la guerre demande aux femmes en surplus de ce qu'elle demande aux hommes.
« Personne ne comprend quand nous avons nos règles et que notre comportement change. »
Mais le plus insidieux, selon elle, n'était pas la dureté des conditions. C'était le sexisme structurel au cœur même de l'organisation militaire censée les défendre.
« Le problème au sein de l'armée, c'est qu'ils ne croyaient pas qu'une femme puisse être talentueuse et compétente. »
Elle décrit des jeunes combattantes « qui n'avaient pas peur des balles » mais tremblaient devant les paroles ou les punitions d'un officier. Des femmes qui se taisaient lorsqu'elles étaient contraintes à des relations. Selam, plus âgée, formée au droit, a dénoncé ces abus. Elle a été détenue une nuit en guise de punition.
On se bat contre l'ennemi dehors. On se bat contre la hiérarchie dedans. Et les deux fronts épuisent différemment.
Ce que la paix ne répare pas
L'accord de paix a été signé en novembre 2022. Les armes se sont tues — officiellement. Et les femmes sont rentrées.
C'est là que commence la deuxième guerre. Celle dont personne ne parle.
Abeba a essayé de reprendre le football. La concentration n'était plus là. Le corps se souvenait de choses que l'esprit voulait oublier. « Mon corps et mon esprit sont traumatisés », dit-elle avec la sobriété de quelqu'un qui a épuisé les mots pour décrire quelque chose d'indescriptible.
Elle observe son père différemment maintenant. Cet homme marqué, colérique parfois, qui n'avait jamais semblé tout à fait revenu de sa propre guerre. « Je réalise maintenant que c'était parce qu'il ne s'est jamais remis de ses blessures. » La compréhension arrive trop tard pour être un soulagement. Elle est juste une transmission de plus, de génération en génération, de traumatisme en traumatisme.
Rahwa, elle, a repris son poste de maître de conférences. Elle fait cours. Elle corrige des copies. Elle répond aux questions des étudiants.
« J'essaie juste de survivre. »
Trois mots. Trois mots pour décrire la vie d'une femme de 30 ans qui avait, avant la guerre, des projets d'avenir ordinaires et beaux.
Le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) n'est pas une métaphore dans sa bouche. C'est un diagnostic qu'elle pose elle-même sur ses propres symptômes, avec la lucidité froide de quelqu'un qui a appris à s'observer de l'extérieur pour continuer à fonctionner. « Vous pouvez constater tous les symptômes du SSPT chez moi. Chaque femme a été traumatisée. »
Chaque femme. Ce pluriel est vertigineux.
Ni victimes, ni héroïnes
Il existe un problème narratif avec les femmes combattantes. Les sociétés en guerre ont tendance à les héroïser pendant le conflit — utiles, nécessaires, admirables — puis à les oublier ou à les marginaliser une fois la paix revenue. L'héroïsme guerrier féminin dérange en temps de paix parce qu'il ne correspond à aucun rôle prévu.
Mais l'idéologie d'égalité ne protège pas du sexisme quotidien. Elle ne garantit pas que les commandants croiront en la compétence des femmes. Elle ne dit pas ce que la société doit faire d'une femme qui est rentrée de la guerre avec des réflexes de soldate et des cauchemars qu'elle ne partage avec personne.
Abeba a essayé de transformer sa douleur en quelque chose d'utile. Elle a brièvement travaillé comme journaliste, lancé "Wegahta", un projet pour encadrer de jeunes footballeuses. Trente filles à former, à transmettre ce qu'elle savait du sport avant que la guerre ne le lui prenne. Le projet a achoppé sur des contraintes financières.
« Je fais tout ça pour trouver une cachette. »
Cette phrase mérite qu'on s'y arrête. Pas une reconstruction. Pas une résilience. Une cachette. Un endroit où se soustraire à soi-même, à ses propres images, à ses propres nuits.
La peur d'un recommencement
Fin janvier 2025, de brefs affrontements éclatent entre troupes fédérales et combattants tigréens. Des frappes de drones touchent la région. Les vols sont suspendus pendant près d'une semaine. Les accusations s'échangent : le gouvernement fédéral accuse l'Érythrée d'ingérence, le TPLF accuse Addis-Abeba de masser des troupes aux frontières.
La paix, fragile depuis le début, craque à nouveau.
Et pour ces femmes qui ont vécu ce que personne ne devrait vivre, la perspective d'un nouveau conflit n'est pas une abstraction géopolitique. C'est physique. Ça se loge dans le ventre.
« En ce moment, je vois la peur partout — la peur d'un nouveau conflit », dit Abeba.
Selam décrit des jeunes qui fuient Mekele « par tous les moyens, légaux ou illégaux ». Des gens qui épargnent frénétiquement, convaincus que leurs économies sont le seul rempart contre le chaos. « La terreur se lit sur tous les visages. »
Ces femmes ne veulent pas d'une autre guerre. Pas par lâcheté — elles ont prouvé, au sens le plus littéral du terme, qu'elles n'en manquaient pas. Mais parce qu'elles savent exactement ce que ça coûte. Le prix réel, pas celui des discours patriotiques.
« Je ne crois pas que la guerre soit nécessaire. Nous avons constaté qu'en fin de compte, c'est la négociation — et non le combat — qui apporte la solution », dit Abeba.
Et Selam, avec la précision désabusée d'une avocate qui a tout vu : « Personne n'a plus besoin de paix que nous — nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre un autre sacrifice. »
Ce qu'on n'entend pas
On parle des enfants soldats — à juste titre, la cause est urgente, le crime est réel. On parle des femmes victimes de violences sexuelles en temps de guerre — là aussi, nécessaire, documenté, crucial.
Mais les femmes qui combattent par choix, par contrainte, par calcul de survie, par héritage familial, par colère ? Elles restent dans un angle mort du récit humanitaire et journalistique.
Peut-être parce qu'elles compliquent les choses. Elles ne sont pas de pures victimes qu'on peut sauver. Elles ne sont pas des combattantes triomphantes qu'on peut célébrer. Elles sont quelque chose de plus difficile à tenir : des êtres humains qui ont fait des choix impossibles dans des circonstances impossibles, et qui vivent maintenant avec les conséquences, en silence, dans des appartements de Mekele, entre deux cours à l'université, entre deux séances d'entraînement de football qui ne mènent nulle part.
Rahwa ne ressent plus grand-chose à son poste de professeure. Abeba cherche une cachette. Selam regarde les visages terrifiés dans les rues de sa ville.
Elles ont survécu à la guerre.
La paix, elles font avec.
Sources : témoignages recueillis par BBC Tigrinya