La question de la circulation des artistes africains sur la scène internationale s’est imposée comme l’un des sujets majeurs du Dakar Music Expo, ouvert le 26 mars dans la capitale sénégalaise. Chaque année, cet événement réunit à Dakar des professionnels de la musique venus du Sénégal, d’Afrique et du reste du monde pour réfléchir aux défis et aux perspectives de l’industrie musicale.
Le 27 mars, une conférence organisée à l’Institut français de Dakar a mis en lumière un obstacle majeur : la mobilité des artistes africains, souvent entravée par des contraintes administratives et logistiques.
Un parcours semé d’obstacles
Managers, artistes et programmateurs présents lors de cette rencontre partagent le même constat : exporter une carrière musicale depuis l’Afrique reste un véritable parcours du combattant.
Entre les critères souvent difficiles à satisfaire pour obtenir un visa européen et les déplacements compliqués à l’intérieur même du continent africain, les obstacles sont nombreux.
« C’est un combat administratif et psychologique », résume le journaliste culturel devenu agent Fadel Lô.
Aujourd’hui, il accompagne le groupe Jiggen Ni, une formation singulière sur la scène musicale sénégalaise. Composé exclusivement de femmes — toutes chanteuses et instrumentistes — l’orchestre porte un message engagé en faveur des droits des femmes à travers un reggae fusion militant.
Le groupe se produit régulièrement en Europe, notamment en Allemagne et en France, où son public ne cesse de s’élargir. Mais à chaque tournée, les mêmes contraintes reviennent : la limite des 90 jours de présence imposée par le visa Schengen.
« Le plus frustrant, c’est que l’orchestre est parfois encore plus apprécié par le public européen qu’ici au Sénégal », confie Fadel Lô. Cette année encore, plusieurs concerts prévus en Europe ont dû être annulés faute de solutions administratives.
Face à ces blocages, l’agent plaide pour la mise en place de visas culturels adaptés aux mobilités longues, permettant aux artistes africains de développer des tournées plus cohérentes.
Des initiatives africaines pour soutenir la mobilité
Sur le continent, certaines initiatives commencent néanmoins à émerger. Plusieurs pays, dont la Guinée, le Bénin et le Sénégal, ont mis en place des fonds publics destinés à soutenir la mobilité internationale des artistes.
C’est ce que rappelle Luc Mayitoukou, responsable de l’agence Zhu Culture, spécialisée dans l’accompagnement et le développement de talents musicaux basés à Dakar.
Le manque de structures professionnelles
Autre difficulté majeure pour les artistes : le manque de structuration des métiers liés à la gestion de carrière.
Dans de nombreux pays africains, les formations professionnelles pour devenir agent, manager ou tour manager restent rares. Au Sénégal, ces rôles sont souvent assumés par des proches ou par les artistes eux-mêmes.
C’est notamment le cas de la chanteuse Kya Loum. Auteure-compositrice à la voix cristalline, elle explore un univers musical situé entre blues et jazz. Mais en parallèle de son travail artistique, elle doit également gérer sa communication, ses réseaux sociaux et la négociation de ses cachets.
« Nous, les artistes, on veut se concentrer sur la musique, sur nos accords de guitare et sur la manière de toucher le monde avec notre art. Mais dans ce contexte, il est difficile d’exploiter pleinement notre potentiel créatif », explique-t-elle.
Repenser la place de la culture
Pour Anselme Sawadogo, programmateur du Jazz à Ouaga au Burkina Faso, la solution passe par un plaidoyer collectif des acteurs culturels africains.
Selon lui, il est urgent que les États africains considèrent la culture non plus comme une simple activité secondaire, mais comme un secteur stratégique capable de structurer l’économie créative et d’amplifier la voix du continent dans le dialogue artistique mondial.
« Il faut maintenant que nos politiques comprennent que la culture et sa diffusion font partie de la vie de l’homme, et qu’elles ne peuvent pas rester une distraction non prioritaire. »
Trois questions à Kya Loum, chanteuse auteure-compositrice sénégalaise.
Vous faites partie des artistes sénégalais intégrés dans les circuits internationaux … On vous voit au Maroc, en France ou encore en Allemagne. Mais contrairement à ce que laissent voir les façades de concerts, se produire loin de chez soi est loin d’être simple. Quelles difficultés rencontrez-vous ?
La plupart du temps, je suis obligée de partir seule sans mon groupe. Je monte sur scène en tant que guitariste-chanteuse mais je ne peux pas présenter tout le potentiel créé avec mes propres musiciens. Imaginez-vous : toute l’année, je travaille avec un batteur, un guitariste, un bassiste, un pianiste et un percussionniste … Ils viennent du Congo, du Mali, du Bénin et du Sénégal. C’est une fusion extraordinaire et j’aimerais montrer ça au monde entier ! Mais à chaque fois, les mêmes problèmes de visa et de prise en charge de billets d’avions reviennent. Sur le côté technique aussi, au Sénégal, je suis accompagnée par un photographe qui s’occupe de mon image mais je ne peux pas partir avec lui.
Lors de vos demandes de visa, vous avez constaté une inadéquation entre les exigences administratives et la réalité des artistes au Sénégal. En quoi ?
Oui, par exemple, pour le visa, on te demande un relevé de compte bancaire. Comment on fait quand on sait qu’au Sénégal, tous les artistes n’ont pas de compte en banque ? La plupart sont payés en cash ou reçoivent leurs cachets par transactions mobiles. Et ces galères, on doit les gérer seuls. Il m’est très difficile de dire tout ce que je ressens parce que d’habitude je le fais en chantant. Mais nous les artistes, on a envie de se concentrer sur notre art. Avec tout ça, comment fait-on pour se montrer au monde et divulguer ce qu’on a en nous ?
Quelles solutions voyez-vous pour donner toute sa place aux artistes africains dans les tournées continentales et internationales ?
Je pense qu’on manque terriblement de managers, de tourneurs et de personnes qui expliquent aux artistes ce qui les attend concrètement. On ne voit que les belles choses pendant les tournées mais on n’est pas préparé à la réalité. Par exemple, j’ai remarqué une pratique récurrente quand je vais jouer dans un pays. Dans ton contrat, une scène te demande l'exclusivité, c'est à dire que tu n’as pas le droit de faire de concerts ailleurs dans le même pays. Comment l’artiste s'en sort s’il n’y a pas un bon cachet derrière ? Sans compter que parfois, on te demande d'acheter ton propre billet d’avion. Maintenant, la plupart du temps, je demande à ce qu’on le gère pour moi mon logement et mon cachet parce que c’est mérité et parce que je travaille depuis des années !