Ukraine, Gaza, Iran, Soudan, Congo... et Haïti, déchiré par une guerre civile qui ravage Port-au-Prince et terrorise des millions de familles. Les conflits armés ne sont plus de lointaines abstractions réservées aux adultes. Ils s'invitent dans les cours d'école, dans les conversations de table, dans les rêves agités de nos enfants. Alors : faut-il en parler ? Comment ? Et jusqu'où ?
Un monde en guerre qui entre dans nos maisons
Depuis plusieurs années, les conflits s'enchaînent et se superposent. La guerre en Ukraine dure. Gaza a été dévastée par des mois de bombardements, dans un conflit dont l'issue reste incertaine. Les États-Unis et Israël ont ouvert un nouveau front avec l'Iran. Au Soudan et en République démocratique du Congo, des populations entières vivent sous les bombes depuis des années, dans un silence médiatique qui n'enlève rien à leur réalité. Et Haïti — pays frère pour beaucoup d'entre nous — traverse une crise humanitaire et sécuritaire sans précédent, où des gangs armés ont pris le contrôle de pans entiers de la capitale, forçant des familles à fuir, séparant des parents de leurs enfants.
Ces guerres ne restent pas derrière les écrans. Elles circulent sur les téléphones, dans les conversations des grands, dans les rumeurs de la cour de récré. Les enfants entendent, voient, ressentent — même quand on croit les en avoir protégés.
La question n'est donc plus vraiment : "faut-il leur en parler ?" mais plutôt : "comment leur en parler honnêtement, sans les écraser ?"
Pourquoi c'est si difficile pour nous, les adultes
Avant d'accompagner nos enfants, reconnaissons d'abord notre propre difficulté. Beaucoup d'entre nous n'ont jamais connu la guerre directement. Certains portent les récits traumatisants transmis par leurs grands-parents, des mémoires de fuite, d'exil, de violence que l'on n'a pas toujours su nommer. D'autres ont grandi avec l'idée que les guerres, c'était "là-bas", loin.
Pour les familles de la diaspora haïtienne, caribéenne ou africaine, la douleur est souvent plus immédiate : un cousin resté à Port-au-Prince, une tante au Congo, un ami en Ukraine. La guerre n'est pas abstraite. Elle a un visage, un prénom, un numéro de téléphone qui ne répond plus.
Et depuis deux ans de pandémie, l'angoisse collective n'a pas disparu, elle s'est simplement déplacée. L'anxiété s'accumule. Gérer nos propres peurs devient un prérequis pour parler sereinement à nos enfants.
Ce que nous pouvons faire, concrètement
Limiter l'exposition sans censurer
Éteindre la radio en voiture ou éviter les journaux télévisés en présence des plus petits n'est pas une forme de déni : c'est une protection légitime. Les images de guerre, non filtrées, produites pour des adultes, sont souvent traumatisantes même pour nous. Inutile d'y soumettre un enfant de 5 ans.
En revanche, apprendre aux enfants plus grands à analyser ce qu'ils voient — à distinguer une source fiable d'une vidéo de propagande, à comprendre pourquoi certaines images circulent — est un apprentissage précieux et urgent.
Parler vrai, parler juste
Le silence ne protège pas les enfants. Il les laisse seuls avec leurs imaginations souvent pires que la réalité, et avec les récits incontrôlés de leurs camarades. Parler, c'est reprendre la main sur le récit.
Parler vrai ne veut pas dire tout dire. Cela veut dire : ne pas nier, ne pas minimiser excessivement, et adapter ce que l'on dit à l'âge et au niveau de maturité de l'enfant. Cela veut aussi dire accepter de ne pas avoir toutes les réponses — et le dire.
Quelques repères pratiques
- Choisissez un moment calme, sans urgence, sans écran — idéalement en présence des deux parents ou adultes référents si possible. Commencez toujours par écouter plutôt que par expliquer : “Tu as entendu parler de la guerre à l’école ? Qu’est-ce qu’on t’a dit ? Est-ce que ça te fait peur ?” Partir de ce que l’enfant sait et ressent est toujours plus efficace que de lui faire un cours. Nommez ensuite les choses clairement — “guerre”, “bombardements”, “personnes qui fuient” — car les mots flous inquiètent plus qu’ils ne rassurent.
Parlez des adultes qui agissent — diplomates, ONG, secouristes — pour que l’enfant comprenne que le monde n’est pas qu’une somme de violence. Dites-leur que vous les préviendrez si notre famille était directement en danger : cette promesse compte énormément. Soyez attentifs aux signaux discrets — troubles du sommeil, maux de ventre, refus d’aller à l’école, tristesse soudaine — qui sont souvent le langage d’enfants qui n’ont pas encore les mots pour dire leur peur. Enfin, revenez sur le sujet régulièrement : les informations évoluent, et la compréhension de l’enfant aussi.
En fonction de l'âge : trouver les bons mots
Les tout-petits (0-3 ans)
Ils ne comprennent pas les mots, mais ils captent parfaitement les émotions des adultes qui les entourent. Si vous êtes anxieux, ils le seront aussi. Pas besoin d'expliquer la guerre — mais si vous portez une préoccupation visible, quelques mots simples suffisent : "Maman et papa sont un peu inquiets en ce moment, mais tu es en sécurité, on est là."
Les 3-6 ans
À cet âge, la guerre peut être présentée comme "une très grande dispute entre des pays", "une bagarre entre adultes qui font des erreurs". Ce qui importe avant tout : les rassurer sur leur sécurité immédiate et sur la présence de leurs parents. Ne pas entrer dans les détails géopolitiques, mais ne pas non plus prétendre que tout va bien si ce n'est pas le cas.
Les 6-12 ans
Les enfants de cet âge ont souvent déjà entendu des choses à l'école. Ils peuvent supporter un peu plus de réalité, à condition qu'elle soit contextualisée. Montrez-leur une carte, expliquez pourquoi des pays se font la guerre (intérêts politiques, économiques, histoires de domination), parlez de l'ONU, des négociations, des gens qui résistent et s'entraident. Pour Haïti, vous pouvez expliquer comment des gangs ont pris le pouvoir dans un pays déjà fragilisé par des décennies de difficultés économiques et de catastrophes naturelles — et comment des Haïtiens, dans la diaspora et sur place, continuent de se battre pour reconstruire.
Les adolescents
À cet âge, ils s'informent seuls, souvent via les réseaux sociaux. Votre rôle n'est plus de filtrer l'information mais d'apprendre à la décrypter ensemble. Discutez des sources, des biais médiatiques, des récits construits par chaque camp. Encouragez-les à s'engager — une pétition, une action solidaire, un article partagé avec esprit critique — plutôt que de rester dans l'impuissance face au flux d'images violentes.
Agir ensemble : transformer l'inquiétude en solidarité
Pour un enfant comme pour un adulte, l'un des antidotes les plus puissants à l'angoisse est l'action. Quand on fait quelque chose — même petit — on cesse de se sentir complètement impuissant.
Si votre enfant ressent le besoin d'agir, accompagnez-le. Participez avec lui à une collecte pour des familles déplacées d'Ukraine ou d'Haïti. Rejoignez une association, contribuez à une cagnotte, cuisinez ensemble pour un événement de solidarité. Ces moments partagés renforcent le lien familial autant qu'ils transmettent des valeurs concrètes : la générosité, l'engagement, la dignité humaine face à la barbarie.
C'est aussi une manière de dire à votre enfant : le monde ne se résume pas à ce que font les bombes. Il se construit aussi avec ce que font les mains et les cœurs des gens ordinaires. Et cela vaut pour tous les adultes — pas seulement les parents. Un oncle, une tante, un grand-parent, un éducateur : si un enfant vous pose la question, vous avez vous aussi le droit — et la responsabilité — d'y répondre avec soin.
Les guerres finissent toujours.
Pas toujours comme on le voudrait, ni aussi vite qu'on l'espère. Mais elles finissent. Et ce que nos enfants retiennent de la façon dont nous avons traversé ces périodes avec eux — avec honnêteté, présence et courage — restera longtemps après que les armes se seront tues.