Les tensions au Moyen-Orient ont remis l'Afrique au centre du jeu énergétique mondial. Mais entre sous-investissement chronique, dépendance aux engrais importés et déforestation accélérée par la monoculture d'exportation, le continent n'a pas fini de payer le prix d'un modèle économique qui n'a jamais vraiment été le sien.
Quand le détroit d'Ormuz se ferme — même partiellement, même provisoirement — c'est toute l'architecture du commerce mondial qui vacille. Près de 30 % du trafic mondial d'engrais, une part considérable du gaz naturel liquéfié, et une fraction substantielle du brut transitent par ce corridor de 33 kilomètres de large entre l'Iran et Oman. Depuis que les tensions régionales en ont fait une voie de passage à haut risque, les acheteurs cherchent des alternatives. Et, sur le papier, l'Afrique coche toutes les cases.
Ses gisements pétroliers — du golfe de Guinée au bassin sédimentaire mozambicain, des plateaux angolais aux champs lacustres ougandais — ne dépendent pas des couloirs du Golfe persique. Pas de détroit à franchir, pas de missile anti-navire à esquiver. Pour un acheteur européen ou asiatique qui regarde nerveusement les cartes maritimes, le brut africain est, géographiquement parlant, beaucoup moins risqué. L'expert en énergie Carole Nakhle, PDG de Crystol Energy, le dit clairement : l'Afrique a une carte à jouer dans la redéfinition des flux mondiaux de brut.
Sauf que cette carte, l'Afrique ne peut pas encore vraiment la jouer.
Le financement vert comme arme de blocage
Depuis plus d'une décennie, les grandes institutions financières européennes ont progressivement retiré leurs billes des projets pétroliers et gaziers africains. La justification est présentable : la transition énergétique, les objectifs climatiques de Paris, la pression des actionnaires et des régulateurs. La réalité est plus complexe.
Ce retrait n'a pas eu pour effet d'accélérer une transition vers les renouvelables sur le continent — il a tout simplement privé des projets structurants de leur financement. En Ouganda, le pipeline EACOP, censé relier les champs pétroliers de l'Albertine à la côte tanzanienne, a accumulé des années de retard sous la pression combinée des banques européennes et des ONG environnementales. Au Mozambique, l'un des plus grands gisements de gaz du monde attend toujours les capitaux nécessaires à son exploitation à grande échelle. En Angola, pays pourtant membre de l'OPEP, la production décline faute d'investissements de renouvellement suffisants.
Il y a là une asymétrie qui mérite d'être nommée : les mêmes puissances qui ont construit leur industrialisation sur les hydrocarbures africains — directement ou via les marchés mondiaux — imposent aujourd'hui des critères ESG qui bloquent le développement énergétique du continent. Pendant ce temps, elles continuent d'acheter du gaz russe ou du brut du Golfe en invoquant des nécessités économiques que l'Afrique, elle, n'a pas le droit de réclamer.
La crise du détroit d'Ormuz repose la question avec une brutalité particulière. Si les acheteurs mondiaux veulent du pétrole africain, il faut que l'Afrique soit en mesure d'en produire davantage. Et pour produire davantage, il faut investir — maintenant, massivement, sans conditions qui n'ont jamais été imposées au Texas ou à la mer du Nord.
Des engrais à 590 dollars la tonne : qui paie la facture alimentaire ?
L'onde de choc ne s'arrête pas aux marchés pétroliers. Le Golfe persique n'est pas seulement un transit pour les hydrocarbures : il fournit près de 35 % des exportations mondiales d'urée et entre 20 et 30 % de l'ammoniac. Ces deux intrants sont les piliers de l'agriculture industrielle mondiale. Quand Ormuz se ferme, les prix de l'urée ne tardent pas à répondre : +19 % en quelques semaines, au-delà de 590 dollars la tonne, et la courbe ne s'inverse pas.
Pour un agriculteur européen ou nord-américain, c'est un choc d'exploitation sérieux. Pour un agriculteur africain, c'est potentiellement une menace existentielle. Le continent est structurellement dépendant des engrais importés, sans industrie chimique locale capable d'absorber le choc. Les politiques agricoles successives — souvent conditionnées par des programmes d'ajustement structurel qui ont découragé les filières locales — ont créé une dépendance qui se retourne aujourd'hui contre les producteurs.
Ce n'est pas une fatalité naturelle. C'est le résultat de choix politiques et économiques qui ont systématiquement sous-investi dans les capacités de transformation locales au profit des exportations de matières premières. La crise actuelle des engrais est, en ce sens, le révélateur d'une vulnérabilité construite.
Le tabac zimbabwéen : quand le succès détruit ce qu'il traverse
À 6 000 kilomètres d'Ormuz, le Zimbabwe vit une autre forme de contradiction. Le pays s'apprête à battre un record historique : 400 millions de kilogrammes de tabac commercialisés cette année. Plus de producteurs, des superficies en expansion, une qualité en hausse. Toutes les métriques du succès agricole sont au vert.
Sauf une. Chaque année, au moins 60 000 hectares de forêt disparaissent, abattus par des agriculteurs qui ont besoin de bois pour le séchage de la feuille. Le tabac est une culture voracement consommatrice d'énergie thermique à la récolte, et dans un pays où l'électricité est peu fiable et le gaz inexistant pour les petits exploitants, c'est l'arbre qui paie.
Le modèle économique du tabac zimbabwéen repose ainsi sur une subvention invisible : la déforestation. Les exportations affichent des chiffres record, mais le bilan environnemental — érosion des sols, perte de biodiversité, dérèglements hydrologiques locaux — est intégralement externalisé, payé par les générations futures et les communautés rurales qui voient leurs forêts disparaître.
Ce n'est pas non plus une anomalie locale. C'est la logique de toute agriculture d'exportation intensive dont les coûts réels ne sont jamais intégralement comptabilisés dans le prix de vente final — une logique que l'Afrique subit depuis la période coloniale et que les marchés mondiaux continuent d'encourager en achetant sans poser de questions.
Trois crises, une même équation
Pétrole sous-investi, engrais hors de prix, forêts sacrifiées pour des feuilles de tabac : ces trois actualités semblent ne pas avoir grand-chose en commun. Elles partagent pourtant la même structure profonde.
Dans les trois cas, l'Afrique subit les conséquences de choix économiques qu'elle n'a pas faits. Dans les trois cas, les ressources du continent — minières, agricoles, forestières — servent d'abord à stabiliser des marchés mondiaux qui ont décidé de leur prix, de leurs règles et de leurs priorités sans elle. Et dans les trois cas, quand la crise éclate ailleurs, c'est vers l'Afrique qu'on se tourne avec des attentes nouvelles, sans réviser les conditions qui ont produit la vulnérabilité.
Redéfinir la dynamique mondiale du pétrole brut, comme le propose Carole Nakhle, est une nécessité. Mais cette redéfinition ne peut pas se limiter à ouvrir les vannes du financement dès que le détroit d'Ormuz est bouché, pour les refermer dès que la pression géopolitique retombe. Ce dont l'Afrique a besoin, ce n'est pas d'une alternance entre invisibilité et instrumentalisation. C'est d'une place structurelle dans un système économique mondial qu'elle contribue à faire fonctionner depuis trop longtemps sans en définir les règles.
Sources : Crystol Energy / Carole Nakhle ; données marchés engrais (urée, ammoniac) ; Zimbabwe Tobacco Industry and Marketing Board.