En Zambie, 1,3 million de personnes vivent avec le VIH et dépendent de médicaments financés par les États-Unis pour rester en vie. Washington vient de leur signifier que cette aide pourrait s’arrêter — si le pays ne donne pas accès à ses mines de cuivre aux entreprises américaines. Ce n’est pas une rumeur : c’est écrit noir sur blanc dans un document interne du ministère des Affaires étrangères américain, révélé le 16 mars par le New York Times.
Le ton du document ne laisse aucune place au doute. « Nous ne parviendrons à nos fins qu’en démontrant notre volonté de priver publiquement la Zambie de son soutien à grande échelle », y lit-on. Autrement dit : menacer ouvertement, et assumer la menace. Le texte a été préparé pour le secrétaire d’État Marco Rubio par les services Afrique du département d’État.
Ce que Washington menace de couper : le PEPFAR — le grand programme américain de lutte contre le sida, créé sous George W. Bush et reconduit depuis plus de vingt ans. C’est lui qui paye les antirétroviraux, les médicaments qui permettent aux personnes séropositives de vivre normalement. Sans ces traitements, des dizaines de milliers de personnes mourraient chaque année, en Zambie seule. La menace de coupes est envisagée dès le mois de mai 2026.
Un accord à trois tiroirs
Health GAP, l’ONG américaine de défense de l’accès aux médicaments, a publié le projet de mémorandum d’entente (MOU) en cours de négociation entre Washington et Lusaka. Le document révèle un accord structuré en trois volets disjoints mais liés par une clause de conditionnalié— article 6.2 du MOU : si la Zambie ne signe pas le « Bilateral Compact » proposé par Rubio avant le 1er avril 2026, l’ensemble du financement santé est « immédiatement suspendu ».
Premier volet : 1 milliard de dollars d’aide santé sur cinq ans, conditionné à un engagement zambien de 340 millions en dépenses propres. Soit moins de la moitié de ce que le pays recevait avant le retour de Trump. Deuxième volet : l’ouverture des ressources minières — cuivre, cobalt, lithium — aux entreprises américaines, afin, selon le mémo, de mettre fin à l’« accès préférentiel » de la Chine. Troisième volet : la renégociation d’un contrat de 458 millions de dollars avec le Millennium Challenge Corporation, une agence d’aide économique, pour imposer des « changements réglementaires » dans les secteurs miniers et industriels.
En contrepartie, la Zambie devrait partager ses données de santé avec Washington pendant dix ans, et céder des échantillons biologiques — dont du matériel génétique de pathogènes à potentiel épidémique — pour vingt-cinq ans, sans garantie de participation aux bénéfices des vaccins éventuellement développés.
Un précédent au Zimbabwe, et une logique de contagion
La Zambie n’est pas un cas isolé. Depuis l’arrivée de Trump pour son second mandat, vingt-quatre pays ont signé des accords « sanitaires » avec Washington, pour 20 milliards de dollars d’aide cumulée sur cinq ans. La plupart exigent un accroissement des dépenses de santé nationales. Mais le Zimbabwe, le Kenya et Eswatini ont vu les négociations achopper sur les exigences en matière d’accès aux échantillons biologiques. Le Zimbabwe a vu son aide américaine à la santé coupée après avoir refusé un accord analogue.
Le mémo Rubio l’énonce clairement : faire de la Zambie un « exemple » pour les autres pays qui envisageraient de résister. L’aide humanitaire est ici explicitée comme levier de démonstration — l’« usage des bâtons » est l’expression utilisée. Ce n’est pas un glissement : c’est la politique.
Les dégâts de la première vague de coupes
Ce contexte n’apparaît pas dans le vide. La Zambie a déjà perdu plus de la moitié de ses financements PEPFAR depuis le retour de Trump, via le gel général de l’aide extérieure de janvier 2025 et les coupes ultérieures. Selon une étude du consortium IeDEA portant sur 76 cliniques VIH dans 32 pays africains, les ruptures de financement ont provoqué des pénuries de médicaments et des licenciements de personnels de santé. Les modélisations estiment à plus de 120 000 le nombre de décès liés aux disruptions de PEPFAR en 2025, dont 13 000 enfants. Une étude de l’Imperial College London prédit que la seule interruption de trois mois du début du mandat Trump entraînera plus de 37 000 décès excédentaires d’ici 2060.
À l’époque où le PEPFAR a été créé, la Zambie enregistrait près de 90 000 décès liés au VIH par an. Ce chiffre était descendu à 16 000 en 2024, selon l’ONUSIDA.
La résistance de Lusaka
Le gouvernement zambien a jusqu’ici résisté. En février, un porte-parole du ministère de la Santé a indiqué que les termes proposés « ne correspondent pas à la position et aux intérêts de la Zambie ». Des organisations zambiennes de la société civile — la Chapter One Foundation et la LCK Freedom Foundation — ont déposé une demande d’accès à l’information sur le MOU, en appel devant la Commission nationale des droits humains. Le débat sur la souveraineté sanitaire et l’opacité des négociations est bien réel, et intègre des préoccupations écologiques : les ONG de défense environnementale signalent que la zone concernée par l’expansion minière a déjà été touchée par des contaminations passées.
Mais la marge de manœuvre de Lusaka se rétrécit. La date butoir du 1er avril 2026 laisse peu de temps. Et si la clause de conditionnalié est activée, les programmes de prévention de la transmission mère-enfant, d’approvisionnement en médicaments essentiels et de déploiement du lénacapavir — prévention injectable récemment introduite — tombent aussi.
L’aide comme arme : ce que le texte dit que la diplomatie ne dit pas
Ce qui est inédit ici n’est pas la conditionnalié de l’aide — le FMI, la Banque mondiale, les bailleurs européens ont une longue histoire d’ajustements structurels imposés en échange de financement. Ce qui est inédit, c’est la brutalité de l’affichage. Un mémo interne assumant la logique du chantage — « demonstrating willingness to publicly take support away » — comme instrument de politique étrangère. Non pas une dérive, un calcul.
Pour les populations qui dépendent du PEPFAR — au Zimbabwe, au Kenya, en Zambie et dans les dix-neuf autres pays signataires ou en cours de négociation — la question posée est d’une simplicité déchirante : leurs vies sont-elles une ligne dans une négociation minière ? Le mémo Rubio y répond, à sa façon.
Sources : New York Times (16 mars 2026), Health GAP — Zambia’s draft MOU analysis, Common Dreams, Washington Blade, Democracy Now!