Cléopâtre accouchait à genoux. Pendant des millénaires, sur tous les continents et dans toutes les cultures, les femmes ont mis au monde leurs enfants debout, accroupies, ou appuyées sur un meuble bas. La gravité travaillait pour elles, le bassin s'ouvrait naturellement, et le bébé descendait. Puis, au XVIIe siècle, un médecin français et peut-être un roi libertin ont tout changé — non pas pour le bien des mères, mais pour leur propre confort.
François Mauriceau, obstétricien parisien, publiait en 1668 un ouvrage au titre révélateur : Les maladies des femmes enceintes et en couches. Pour lui, la grossesse était une pathologie. Sa prescription : aliter les parturientes, les coucher dans un lit, les immobiliser. Il affirmait que c'était plus confortable pour elles. Les historiens, eux, notent surtout que c'était plus pratique pour les médecins — hommes — qui commençaient alors à supplanter les sages-femmes dans les salles d'accouchement.
« Aucune autre espèce n'adopte une position aussi désavantageuse à un moment aussi crucial. »
— Janet Balaskas, Active Birth Centre
Une autre explication circule parmi les chercheurs, peut-être encore plus troublante. Le roi Louis XIV aurait imposé la position allongée parce qu'il aimait assister aux accouchements — et que la vue depuis un tabouret d'accouchement ne lui convenait pas. La sociologue Lauren Dundes, dans un article de 1987, écrit que la demande du Roi-Soleil a très probablement joué un rôle décisif dans ce basculement. Le corps des femmes, une fois de plus, reconfiguré selon le regard masculin.
Ce qui est frappant, c'est que la science a depuis largement documenté les dommages de cette pratique imposée. Une vaste revue de 2013, portant sur plus de 5 200 femmes et 25 études, a mis en évidence qu'accoucher en position verticale réduit le recours à la césarienne, diminue la consommation de péridurale, raccourcit la durée du travail, et améliore l'oxygénation du nouveau-né. Le bassin s'élargit d'au moins 2,5 cm en position accroupie. Les contractions sont plus efficaces. Les épisiotomies, les forceps, les ventouses — moins fréquents.
Pourtant, dans la plupart des hôpitaux occidentaux, le lit d'accouchement reste le seul équipement disponible. Une étude australienne a montré que dans les maternités classiques, seulement 25 % des femmes adoptent une position verticale lors du travail — contre 82 % dans les maisons de naissance équipées de ballons, tabourets et poufs. Le matériel détermine la posture. La posture détermine l'expérience.
Seulement 25 % des femmes adoptent une position verticale en salle d'accouchement hospitalière, contre 82 % en maison de naissance.
Janet Balaskas, fondatrice de l'Active Birth Centre au Royaume-Uni, se bat depuis les années 1980 pour que les femmes retrouvent leur agentivité dans la salle d'accouchement. « L'accouchement s'est institutionnalisé, écrit-elle, transformant un processus naturel en événement médical et la femme qui accouche en patiente passive. » En 1982, elle publiait un manifeste pour l'accouchement actif. Plus de quarante ans plus tard, le Royaume-Uni a intégré ses recommandations dans les directives officielles de santé : les femmes ne doivent pas s'allonger sur le dos pendant la deuxième phase du travail.
Ailleurs, le chemin est encore long. En France notamment, la culture médicale reste largement attachée à la position gynécologique, celle-là même héritée de Mauriceau. Informer les femmes de leurs choix, rappelle la sage-femme et universitaire Eileen Hutton, est un acte en soi politique. « Un simple coup d'œil à la représentation de l'accouchement à la télévision et au cinéma suffit à démontrer à quel point ce processus est souvent mal compris », dit-elle. La femme allongée, les jambes en l'air, qui hurle : c'est une image construite, pas une fatalité biologique.
Le corps des femmes a une mémoire longue. C'est celle de millénaires de verticalité, de gravité, d'instinct. La déconstruire aura pris un roi libertin, un médecin autoritaire, et trois siècles de médicalisation. La reconstruire prend du temps — et de l'information.