« La démocratie, c'est pas pour nous. » La phrase a été prononcée sans détour, jeudi dernier, sur la RTP, la radiotélévision d'État burkinabè. Le capitaine Ibrahim Traoré, à la tête du pays depuis son coup d'État de septembre 2022, n'a pas cherché à envelopper le propos. C'est une déclaration de guerre — non pas aux jihadistes du GSIM, qu'il combat avec une violence documentée désormais à grande échelle, mais à l'idée même d'une vie politique ouverte au Burkina Faso.
Ce n'est pas une surprise. La transition censée déboucher sur des élections en juillet 2024 a été torpillée par la junte elle-même : une nouvelle charte lui permet de se maintenir au pouvoir cinq ans de plus. La Commission électorale a été dissoute en octobre dernier. Les partis politiques ont été interdits en février. RFI et d'autres médias internationaux ont été bannis ou suspendus, leurs journalistes expulsés. Ce qui restait de la presse burkinabè indépendante, autrefois l'une des plus vivaces de la région, navigue aujourd'hui entre autocensure et cooptation.
« Affirmer que l'Afrique serait incompatible avec la démocratie revient à nier aux Africains des valeurs universelles telles que la liberté, la justice ou l'égalité. »
— Ledjely, Guinée
Sur le continent, les réactions divergent selon les latitudes politiques. À Ouagadougou, le quotidien Aujourd'hui enrobe soigneusement les propos du capitaine-président : la démocratie serait « un système importé qui ne colle en rien aux Africains », et Traoré n'invoquerait que « la dignité » et « le développementalisme ». Le commentaire est prudent au point d'en être complaisant. En Guinée, le site Ledjely tranche bien plus franchement : derrière la rhétorique anti-occidentale, il voit « un projet politique de confiscation du pouvoir ». Invoquer le peuple tout en réprimant toute expression populaire : la contradiction est criante.
C'est dans ce contexte qu'arrive le rapport de Human Rights Watch publié le 2 avril, et la réaction du gouvernement burkinabè à son encontre dit, seule, beaucoup de choses.
Le rapport HRW en chiffres
1 800
civils tués depuis 2023
65 %
des victimes tuées par les forces burkinabè et leurs milices
450+
personnes interrogées dans 5 pays
Le rapport « Personne ne pourra s'échapper » documente 57 incidents impliquant l'armée burkinabè, ses milices VDP et le groupe jihadiste GSIM entre janvier 2023 et août 2025. HRW conclut à des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis par toutes les parties, et nomme Ibrahim Traoré parmi les sept commandants burkinabè pouvant être tenus pour responsables au titre de la responsabilité de commandement.
L'enquête, 341 pages appuyées sur des images satellites, des milliers d'heures de vidéos et plus de 450 témoignages recueillis dans cinq pays, documente notamment le massacre de plus de 400 civils en décembre 2023 près de Djibo, lors de l'opération Tchéfari 2. Elle décrit un nettoyage ethnique ciblant les communautés peules, accusées de soutenir les jihadistes. Une femme de 35 ans y raconte avoir vu ses deux filles mourir sous les balles des miliciens, pendant qu'un d'eux ordonnait de « s'assurer que personne ne respire avant de sortir ».
La réponse du gouvernement burkinabè à ce rapport est elle-même un document politique. Ouagadougou ne conteste aucun fait précis — elle insulte. HRW est qualifiée de « torchon », de « condensé de haine viscérale », de « commanditaire, voire exécutante des massacres ». L'ONG est associée aux « forces des ténèbres, néocoloniales, impérialistes, sponsors du terrorisme au Sahel ». Le gouvernement « se réserve le droit de prendre des mesures fermes » contre ces « officines impérialistes déguisées en ONG ».
Ouagadougou ne conteste aucun fait précis du rapport de 341 pages. Elle insulte.
Cette rhétorique est rodée. Elle fonctionne en partie parce qu'elle s'appuie sur des griefs réels : la France a bien eu une présence militaire néocoloniale au Sahel, les institutions internationales ont bien failli ces dernières décennies. Mais l'instrumentalisation de ces griefs pour couvrir 1 800 morts civils — dont les deux tiers tués par l'armée censée les protéger — est une manœuvre que la presse africaine indépendante commence à nommer sans détour.
Le Burkina Faso de Traoré s'isole méthodiquement : des alliés occidentaux d'abord, puis des organisations régionales, puis de ses propres citoyens. Quand un régime dissout les partis, bâillonne la presse, refuse tout bilan et qualifie les observateurs étrangers de terroristes, il ne reste plus grand monde pour témoigner de ce qui se passe à l'intérieur. C'est précisément l'objectif.
HRW demande à la CPI d'ouvrir un examen préliminaire. L'Union africaine, les Nations Unies et l'Union européenne sont appelées à imposer des sanctions ciblées contre les commandants identifiés. Pour les civils peuls des villages de Djibo ou de Bassé, ces appels arrivent bien tard. Mais ils arrivent.