À LA UNE

Après les « Three Kings », le MMA africain cherche ses héritiers

En 2021 et 2022, trois combattants africains ont détenu en même temps trois ceintures de l’UFC. Quatre ans plus tard, la défaite d’Ateba Gautier rappelle que cette parenthèse n’a pas trouvé de suite, et que le chemin entre le continent et le sommet reste étroit. Un samedi qui referme une porte Le 3 octobre, à Salt Lake City, Ateba Gautier devait confirmer. Le Camerounais de 24 ans arrivait à l’UFC 332 invaincu en cinq combats dans l’organisation, dont quatre gagnés avant la limite. Face à lui, le Russe Roman Kopylov, donné perdant par les bookmakers. Il aura fallu 3 minutes et 12 secondes de premier round pour inverser le scénario. Certains fans l’avaient surnommé « mini Ngannou », un surnom qu’il récuse lui-même. À 24 ans et avec 11 victoires pour 2 défaites en carrière, il a le temps de rebondir. Mais le continent, lui, n’a pas le même luxe : il attendait de cette montée en puissance un visage pour la suite. Les rois ont vieilli Francis Ngannou, Israel Adesanya et Kamaru Usman on...

Chagos : le dernier empire

Il y a des dossiers qui résument tout. La façon dont le monde a été construit, la façon dont il résiste à changer. L'archipel des Chagos, perdu dans l'océan Indien au sud des Maldives, est l'un d'eux. Un conflit de souveraineté en apparence technique, un feuilleton juridique et parlementaire en apparence ennuyeux — et pourtant, l'un des derniers miroirs dans lesquels le colonialisme britannique se contemple sans fard.

Une expulsion, un mensonge, une base

L'histoire commence dans les années 1960 avec une opération que Londres n'a jamais vraiment assumée. En 1965, le Royaume-Uni détache les Chagos de sa colonie de Maurice, juste avant d'accorder l'indépendance à cette dernière. Le tour de passe-passe est propre : Maurice devient libre, mais amputée. Les îles restent britanniques. On y installe, avec les Américains, une base militaire sur l'île principale, Diego Garcia.

Reste un problème : les Chagossiens. Ces quelques milliers d'habitants, descendants d'esclaves et de travailleurs venus d'Afrique et d'Inde, vivent là depuis des générations. Entre 1967 et 1973, ils sont expulsés. Déposés à Maurice et aux Seychelles, souvent sans ressources, sans explications suffisantes, sans retour possible. Leurs chiens sont gazés. Leurs maisons rasées. La base, elle, prospère.

Pendant des décennies, le Royaume-Uni nie, minimise, temporise. En 2019, la Cour internationale de justice tranche sans ambiguïté : la séparation des Chagos de Maurice était illégale. Dans la foulée, l'Assemblée générale des Nations unies exige que Londres restitue l'archipel. La réponse britannique ? Encore des années de procédures.

Un accord bancal, une ratification qui traîne

En mai 2025, Londres finit par signer un accord avec Maurice. Sur le papier, c'est une victoire : Maurice obtient la souveraineté sur l'archipel. Dans les faits, c'est plus compliqué. Le Royaume-Uni et les États-Unis conservent l'usage de la base de Diego Garcia via un bail de 99 ans, moyennant une compensation financière annuelle versée à Port-Louis. La décolonisation, oui — mais sous bail. La souveraineté, oui — mais sans la clé.

Et même cet accord-là ne passe pas. Sa ratification par le Parlement britannique s'enlise. Une partie des conservateurs dénonce l'abandon d'un territoire stratégique. Des juristes soulèvent des conflits potentiels avec un accord militaire anglo-américain signé en 1966. Des Chagossiens exilés, eux, contestent de n'avoir pas été suffisamment consultés sur un accord censé régler leur sort. Washington, de son côté, surveille de près : Diego Garcia est indispensable à ses opérations militaires au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie. On ne touche pas à Diego Garcia.

Pourquoi ce dossier regarde le Sud global

Diego Garcia n'est pas qu'une base. C'est une plaque tournante de la puissance militaire occidentale. Elle a servi au Royaume-Uni et aux États-Unis pour mener la guerre en Afghanistan, les opérations en Irak, les crises récentes en mer Rouge. Chaque fois que la région s'embrase — Gaza, Yémen, Iran —, Diego Garcia revient dans l'équation. Washington y positionne ses bombardiers stratégiques, ses sous-marins, ses capacités de surveillance. Londres y maintient une présence qui légitime son statut de puissance globale. Ce que les Chagossiens ont perdu, c'est leur terre. Ce que le Royaume-Uni et les États-Unis ont gagné, c'est un porte-avions insubmersible au centre de l'océan Indien.

C'est précisément pourquoi ce dossier intéresse si profondément les pays africains et du Sud global. Les Chagos ne sont pas un cas isolé. Ils sont le modèle réduit d'un système : celui dans lequel les populations colonisées sont déplacées, leurs terres confisquées, leurs droits sacrifiés sur l'autel de la stratégie militaire des grandes puissances — et dans lequel la « décolonisation » se négocie à condition de ne pas toucher aux intérêts qui ont justifié la colonisation.

Maurice elle-même, membre de l'Union africaine, a porté ce dossier devant toutes les instances internationales possibles. Son combat est devenu celui de beaucoup d'autres. Car derrière les Chagos, il y a une question simple : à quoi sert le droit international si les puissances qui l'ont écrit peuvent l'ignorer pendant cinquante ans, puis proposer une « solution » qui préserve l'essentiel de leurs privilèges ?

Ce que l'empire laisse derrière lui

Les Chagossiens, eux, attendent toujours. Pas seulement la souveraineté mauricienne sur leurs îles. Le droit de rentrer. Certains sont morts en exil. Leurs enfants et petits-enfants portent une identité suspendue, une appartenance à un territoire qu'ils n'ont jamais vu ou dont ils ont été arrachés enfants. L'accord de 2025, même s'il est ratifié, ne règle pas la question de leur retour effectif.

C'est là que le vernis de la décolonisation se craquelle. On peut signer des traités, verser des compensations, prononcer des discours sur le droit des peuples. Tant que les Chagossiens ne peuvent pas rentrer chez eux, les Chagos restent ce qu'ils ont toujours été depuis 1965 : un territoire volé, administré par une puissance étrangère au service d'une autre, sur les ruines d'une communauté effacée.

Le dernier empire ne porte pas toujours de drapeau. Parfois, il porte un bail de 99 ans.