Câbles sabotés, blocus simulés, économie mondiale otage — ce que l'Occident refuse encore de voir
La menace n'est pas un scénario. Elle s'exerce déjà — sous les mers, dans les airs, dans les silences diplomatiques. Ce que coûterait une invasion de Taïwan dépasse l'entendement. Ce que coûte déjà l'attentisme aussi.
La guerre en dessous
À Nangan, avant-poste taïwanais situé à dix kilomètres des côtes chinoises, le nationalisme militaire affleure dans chaque détail du paysage : une statue de nageur de combat armé d'un fusil, des éclats de verre incrustés dans le béton pour décourager les infiltrations nocturnes, des lance-missiles pointés vers Fuzhou. Mais la menace la plus concrète de ces dernières années est venue de sous la mer.
En février 2023, deux navires chinois — officiellement un bateau de pêche et un cargo — ont sectionné deux câbles sous-marins reliant l'archipel des Matsu à Taïwan et aux États-Unis. L'un d'eux, Taima n°3, assurait la connexion directe de Nangan avec le monde. En quelques heures, l'île est entrée dans ce que ses habitants ont vécu comme un autre monde : plus de 4G, des SMS qui mettent vingt minutes à s'envoyer, des dossiers médicaux transmis par télécopieur sur une connexion d'urgence à micro-ondes surchargée.
Le journaliste Samanth Subramanian, qui a enquêté sur place pour Le Grand Continent, documente l'ampleur du phénomène : au cours des cinq dernières années, les câbles de l'archipel des Matsu ont été sectionnés au moins vingt fois. En trois ans, les câbles nationaux et internationaux de Taïwan ont subi plus de cinquante coupures liées à des facteurs humains ou naturels. L'hôpital du comté de Lienchiang a fonctionné pendant deux mois quasiment isolé du réseau médical national : quatre ou cinq patients victimes d'accidents vasculaires cérébraux ou de traumatismes graves ont dû être évacués par hélicoptère, leurs dossiers copiés sur CD-ROM faute de connexion suffisante.
La marine chinoise utilise si souvent des navires civils à des fins militaires qu'il est impossible de déterminer avec certitude si ces coupures sont accidentelles. Le vice-ministre taïwanais des Affaires numériques Herming Chiueh, interrogé par Subramanian, avait glissé avec une légère ironie : « Je dis qu'il s'agit d'un 'accident' car c'est leur mot. » Les guillemets, dans cette salle de réunion ministérielle, étaient visibles de tous.
Ce qui rend la situation plus vertigineuse encore, c'est le paradoxe géographique qu'elle révèle. Le seul câble reliant physiquement Taïwan à la Chine continentale est hors service depuis plus d'un an — sans que ni l'un ni l'autre des deux pays n'ait manifesté la volonté de le réparer. Si bien que Taïwan, géographiquement plus proche de la Chine que du Japon, est numériquement plus proche de Tokyo et de Washington. Le câble sous-marin a courbé le temps et l'espace. Il a fini par vider la géographie de son sens.
Cette guerre des câbles n'est pas isolée. Le 29 décembre 2025, la Chine a lancé l'exercice militaire baptisé « Mission Justice 2025 » : 14 navires de guerre, 14 garde-côtes, 89 appareils dont des drones, déployés dans les eaux entourant Taïwan. Pour la première fois depuis 2022, les zones de tirs réels empiétaient sur les eaux territoriales taïwanaises. Le colonel Shi Yi, porte-parole du Commandement du théâtre oriental de l'Armée populaire de libération, n'a pas dissimulé l'objectif : renforcer les capacités de « blocage des ports et des zones clefs ». Pékin s'entraîne ouvertement à imposer un blocus.
Ces manœuvres ne surgissent pas dans un vide. Depuis le début de l'année 2025, l'armée chinoise a pénétré à près de 3 500 reprises dans la zone d'identification de défense aérienne de l'île — plus du double par rapport à 2023. Les exercices sont de plus en plus difficiles à anticiper, ce qui constitue en soi un signal stratégique : Pékin teste la résilience psychologique autant que les capacités militaires de Taipei.
Le scénario du pire, chiffré
Dans son livre Wenn China angreift (C. H. Beck, 2026), le politologue Andreas Fulda pose la question que beaucoup préfèrent esquiver : et si la Chine attaquait vraiment ? Son exercice de « red teaming » — emprunté au vocabulaire de la cybersécurité, où l'on teste un système en adoptant le point de vue de l'adversaire — vise à produire ce qu'il appelle une « prophétie auto-évitante » : nommer la catastrophe en détail pour mieux la prévenir.
La première précision que son analyse apporte, et que les commentaires grand public escamotent régulièrement, est la distinction entre deux hypothèses aux conséquences très différentes. Un blocus naval de Taïwan — scénario intermédiaire — coûterait entre 2 000 et 5 000 milliards de dollars à l'économie mondiale selon le groupe de recherche Rhodium et une simulation Bloomberg de 2024. Il provoquerait une baisse de 60 % de la production mondiale de semi-conducteurs et une perturbation majeure des chaînes d'approvisionnement, dans un détroit par lequel transite plus d'un cinquième du trafic maritime mondial.
Une invasion en bonne et due forme porterait le coût à plus de 10 000 milliards de dollars — davantage que les pertes cumulées de la pandémie de Covid-19 — et entraînerait un arrêt de 85 % de la production mondiale de ces micro-puces selon Bloomberg. Ce serait le plus grand choc économique de l'histoire contemporaine.
Ces chiffres ne sont pas de la spéculation académique. Ils sont produits par des institutions — Rhodium Group, Bloomberg Economics, le Center for Strategic and International Studies — qui modélisent des scénarios opérationnels. La dépendance mondiale aux semi-conducteurs taïwanais n'est pas une métaphore : smartphones, véhicules, intelligence artificielle, systèmes d'armement, équipements médicaux — l'ensemble du tissu technologique mondial repose sur des fabricants concentrés dans une île de 36 000 kilomètres carrés.
À cela s'ajoutent des données politiques que Fulda tire de déclarations officielles chinoises. En mars 2026, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a employé un langage explicitement apocalyptique pour qualifier le sort de ceux qui s'opposeraient à la réunification : « ceux qui s'y opposent périront ». En 2022, l'ambassadeur de Chine en France Lu Shaye avait été plus précis encore sur ce qu'il adviendrait des Taïwanais après annexion : une « rééducation » pour les amener à « redevenir patriotes ». Son homologue en Australie avait confirmé l'idée d'un « processus » permettant aux Taïwanais d'acquérir « une compréhension correcte de la Chine en tant que mère patrie ». Ces déclarations ne sont pas des dérapages : elles dessinent le cadre humanitaire d'un scénario d'annexion.
L'Europe dans le déni
La thèse centrale de Fulda dépasse le seul cas taïwanais. Elle porte sur la capacité de l'Europe à tirer les leçons de ses propres erreurs. Et le diagnostic est sévère.
En dépit des déclarations du ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul, qui dénonçait en 2025 le soutien « crucial » de la Chine à la guerre de Poutine en Ukraine, les entreprises allemandes ont dans le même temps augmenté de plus de 50 % leurs investissements en Chine par rapport aux deux années précédentes.
Le chancelier Merz n'a pas réussi à réduire les dépendances géoéconomiques de la première économie européenne. Tant que Volkswagen, BMW, Mercedes-Benz et BASF pèsent dans les arbitrages de Berlin, l'Union sera incapable de parler d'une seule voix face à Pékin.
Fulda pointe un phénomène intellectuel qui aggrave cette paralysie : une partie du monde académique européen spécialisé sur la Chine reproduit, consciemment ou non, le cadre narratif de Pékin. Ces sinologues minimisent la menace militaire, qualifient les contre-mesures occidentales de « provocatrices », traitent la militarisation de l'agresseur comme une réalité immuable à gérer plutôt que comme un signal d'alarme. Le parallèle avec la période pré-2022 est explicite : c'est la même posture qu'avait adoptée le président fédéral Frank-Walter Steinmeier, qui confondait la patience tactique de la Russie après l'annexion de la Crimée en 2014 avec une retenue stratégique.
La triple définition de la Chine par la Commission européenne — partenaire, concurrent, rival systémique — ne donne la priorité à aucune de ces dimensions. Elle permet à chacun d'y lire ce qu'il veut. Pour Fulda, ce flou n'est pas de la nuance : c'est de l'incapacité stratégique habillée en prudence diplomatique.
Et le Sud global dans tout ça ?
Il y a une absence dans le débat européen sur Taïwan, aussi frappante que les silences diplomatiques qu'il dénonce : celle du reste du monde. Ni les analyses de Fulda, ni les modélisations économiques de Bloomberg ou de Rhodium ne s'interrogent sur ce que ce conflit signifierait pour les économies du Sud global — Afrique, Caraïbe, Asie du Sud-Est — qui ne sont ni dans l'alliance occidentale ni dans l'orbite de Pékin.
Pourtant, 98 % des données mondiales transitent par des câbles sous-marins. Les mêmes câbles dont Taïwan est déjà le théâtre de sabotage. Pour les économies africaines et caribéennes, dépendantes des mêmes infrastructures numériques mondiales, un blackout de grande ampleur dans le Pacifique occidental ne resterait pas confiné à l'Indo-Pacifique. Les chaînes d'approvisionnement technologique — équipements de télécommunications, terminaux de paiement, dispositifs médicaux — reposent sur des composants dont 85 % de la production mondiale pourrait s'arrêter du jour au lendemain en cas de guerre ouverte.
La position des États dits « non-alignés » face à ce conflit est également ignorée. Lors de la guerre en Ukraine, nombre d'États africains ont refusé de voter les résolutions de l'ONU condamnant la Russie, invoquant leur souveraineté et leur refus d'être instrumentalisés dans une confrontation entre puissances. Face à un conflit sino-américain autour de Taïwan, la même logique s'appliquerait — mais avec une asymétrie supplémentaire : la Chine est, pour beaucoup de ces États, le premier partenaire commercial et le principal bailleur en infrastructures. On leur demanderait de choisir un camp entre leur dépendance économique et leur dépendance technologique.
Cette équation n'a pas de réponse simple. Mais elle mérite d'être posée. Car la « prophétie auto-évitante » de Fulda ne peut fonctionner comme mécanisme de dissuasion que si elle mobilise un consensus suffisamment large pour peser sur les calculs de Pékin. Un consensus qui s'arrête aux frontières de l'Occident ne suffit pas. Le coût d'une invasion de Taïwan est mondial. La prise de conscience doit l'être aussi.
Une île, une planète
La guerre autour de Taïwan n'a pas besoin d'être déclarée pour avoir déjà commencé. Elle se joue dans les câbles sectionnés au fond de la mer de Chine méridionale, dans les 3 500 incursions aériennes de l'Armée populaire de libération depuis le début de 2025, dans les simulations de blocus que Pékin conduit à ciel ouvert sans que l'Union européenne ne modifie d'un degré sa trajectoire d'investissement.
Andreas Fulda parle de prophétie auto-évitante. L'idée est que nommer clairement la catastrophe — ses mécanismes, ses coûts, ses conséquences humaines — peut contribuer à la prévenir. Mais pour que cette prophétie fonctionne, il faut que ceux qui la reçoivent soient en mesure de l'entendre. Et pour l'instant, entre les entreprises allemandes qui doublent leurs investissements à Pékin et les sinologues qui reprennent le cadre de Wang Yi, l'Europe semble avoir d'autres priorités.
Ce qui se joue à Taïwan dépasse la question territoriale. C'est la question de savoir qui contrôlera les infrastructures du monde numérique, qui fabriquera les puces qui font tourner les économies, et qui décide quand le monde peut s'arrêter. La réponse à cette question ne viendra pas seulement de Washington, de Tokyo ou de Bruxelles. Elle viendra aussi d'Abidjan, de Dakar, de Bridgetown — si tant est qu'on daigne leur poser la question.