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Lancement de l'ECO la monnaie commune de la CEDEAO pour 2027

Réunis à Lungi, en Sierra Leone, les chefs d'État de la CEDEAO ont réaffirmé leur ambition de lancer la monnaie unique ECO en 2027 — mais en acceptant, cette fois, de composer avec les réalités du terrain plutôt qu'avec le calendrier. Le sommet de Lungi n'a pas produit de rupture spectaculaire, mais un ajustement de méthode qui en dit long sur l'état réel du projet monétaire ouest-africain. Les dirigeants de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest ont confirmé l'objectif de 2027 pour le lancement de l'ECO, tout en actant un principe qui aurait pu être énoncé bien plus tôt : seuls les pays remplissant les critères de convergence macroéconomique entreront dans le dispositif au démarrage. Les autres suivront, accompagnés, à leur rythme. Une convergence qui reste le nœud du problème Ce basculement vers une entrée progressive n'est pas un simple ajustement technique. Il acte l'échec, au moins provisoire, d'une approche unifor...

Africa Forward 2026 : la France revient en Afrique par la porte kényane

Chassée du Sahel, Paris tente un recentrage stratégique via Nairobi. Investissements portuaires, oléoduc controversé, transition énergétique comme nouveau vecteur de pénétration économique : derrière la rhétorique du « partenariat égal », une recomposition se dessine — non sans contradictions, et avec une date d'expiration implicite.

Le Kenya, pivot économique de l'Afrique de l'Est

Le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Tchad, la Mauritanie, l'Algérie, Djibouti, le Sénégal : ces dernières années, la France a été contrainte de réduire fortement sa présence militaire et politique dans plusieurs régions d'Afrique. Mais Paris n'a pas renoncé à peser sur le continent.


Cette semaine, c'est depuis Nairobi, capitale du Kenya, qu'Emmanuel Macron a tenté d'esquisser un nouveau chapitre. Le sommet Africa Forward 2026, co-organisé avec le gouvernement de William Ruto, se veut la vitrine d'une relation « refondée » : moins d'aide publique, davantage d'investissements privés, et un discours de partenariat « d'égal à égal ». Vingt-sept chefs d'État africains ont répondu présent, de Bassirou Diomaye Faye à Paul Kagame en passant par Bola Tinubu, Félix Tshisekedi et Alassane Ouattara.


Derrière cette rhétorique, le choix du Kenya révèle une stratégie plus concrète — et plus contestée. Il convient toutefois de noter d'emblée une limite du cadrage retenu : le Kenya n'a jamais appartenu à la sphère d'influence traditionnelle de la France. Pays anglophone, historiquement proche du Royaume-Uni puis des États-Unis, Nairobi est davantage une nouvelle cible d'influence qu'une « porte d'entrée » retrouvée. Ce glissement sémantique mérite d'être gardé à l'esprit tout au long de la lecture.

Sous la présidence de William Ruto, le Kenya s'impose comme l'une des économies les plus dynamiques de la région. Son atout principal : le port de Mombasa, hub maritime majeur qui dessert plusieurs pays enclavés d'Afrique orientale et centrale. Nairobi concentre par ailleurs de nombreuses institutions internationales, des hubs financiers et des centres d'innovation numérique, ce qui en fait un symbole de la modernisation économique africaine.


23 milliards d'euros : décryptage d'une annonce spectaculaire

Le chiffre central du sommet est vertigineux : 23 milliards d'euros d'investissements annoncés. La décomposition mérite qu'on s'y arrête. Sur ces 23 milliards, 14 milliards sont présentés comme des investissements français — publics et privés confondus — et 9 milliards comme des investissements africains. Les secteurs prioritaires désignés par l'Élysée sont la transition énergétique (4,3 milliards), le numérique et l'intelligence artificielle (3,76 milliards), l'économie bleue (3,3 milliards), l'agriculture (1 milliard) et la santé (942 millions).


Derrière les lignes de bilan, on retrouve les noms attendus. CMA CGM investira massivement dans les ports africains, notamment à Mombasa, Sokhna et Pointe-Noire. TotalEnergies annonce plus de 2 milliards d'euros pour des projets d'énergies renouvelables. Canal+ investit 3 milliards via l'acquisition de MultiChoice et le développement de contenus audiovisuels africains. Orange prévoit l'ouverture de cinquante nouveaux Orange Digital Centers pour former un million d'Africains à l'IA et à la cybersécurité. EDF poursuit des projets hydroélectriques et solaires au Cameroun, au Mozambique et au Bénin.


« Les Européens ne sont pas les prédateurs de ce siècle », a affirmé Macron en marge du sommet, se distinguant de la Chine et des États-Unis. Une affirmation qui sera mise à l'épreuve des faits — et du temps.

William Ruto a quant à lui salué un « recalibrage de la relation entre la France et l'Afrique », affirmant que Macron est « la seule personne du G7 qui parle la langue des Africains ». Un satisfecit diplomatique qui masque mal la nouveauté réelle du dispositif : la France ne vient plus en Afrique pour « aider », elle vient pour investir. La nuance est rhétorique autant qu'économique.


Ordres de grandeur · 23 Md€ d'investissements annoncés (14 Md€ français + 9 Md€ africains) · 700 M€ de CMA CGM au Kenya · +2 Md€ de TotalEnergies en énergies renouvelables · 3,76 Md€ pour le numérique et l'IA · 3,3 Md€ pour l'économie bleue · +3 700 filiales françaises en Afrique employant ~600 000 personnes


Une bataille silencieuse pour les ports africains

L'investissement au Kenya s'inscrit dans une stratégie portuaire plus large. CMA CGM exploite déjà des terminaux dans plusieurs infrastructures stratégiques du continent — au port de Kribi, au Nigeria, au Congo, au Maroc. Dans cette géographie maritime en recomposition, la maîtrise des ports constitue un levier essentiel de puissance économique, aussi stratégique que ne l'étaient autrefois les dispositifs militaires.


Il faut ici rappeler la filiation directe avec l'héritage Bolloré. Pendant longtemps, les corridors logistiques africains étaient structurés par le groupe breton, dont l'empire portuaire dominait une grande partie du continent. La cession de Bolloré Africa Logistics à MSC pour 5,7 milliards d'euros, puis le rachat de Bolloré Logistics par CMA CGM, ont reconfiguré cet espace sans en altérer la logique fondamentale : le contrôle des flux commerciaux africains reste dans des mains étrangères, simplement redistribué entre acteurs.


La concurrence s'est par ailleurs intensifiée : Chine, Turquie, Émirats arabes unis et Inde cherchent également à s'implanter dans ces infrastructures stratégiques. Africa Forward 2026 s'inscrit donc dans cette compétition mondiale, non comme une initiative isolée, mais comme une réponse à une pression concurrentielle croissante.

« La maîtrise des ports africains est désormais un enjeu de puissance mondiale — pas seulement franco-français. »


L'oléoduc EACOP : la contradiction énergétique au cœur du dispositif

L'autre dimension stratégique de cette présence française concerne l'énergie fossile — et c'est là que le discours vert du sommet se heurte à une contradiction difficilement surmontable. Le projet East African Crude Oil Pipeline, porté notamment par TotalEnergies, doit transporter environ 200 000 barils par jour depuis l'Ouganda jusqu'à l'océan Indien via la Tanzanie. Long de près de 1 500 kilomètres, il serait le plus long oléoduc chauffé au monde — et l'un des plus controversés.



Plusieurs organisations environnementales dénoncent un projet qu'elles jugent incompatible avec les objectifs climatiques internationaux. Selon des scientifiques et experts, l'exploitation du pétrole transporté pourrait générer plus de 379 millions de tonnes de CO₂ sur vingt-cinq ans. Le pipeline traverserait des zones écologiquement sensibles, dont le bassin du lac Victoria — deuxième plus grand lac d'eau douce du monde, dont dépendent près de 40 millions de personnes. Une fuite dans cette région pourrait provoquer une catastrophe environnementale majeure.


Ce qui rend la situation particulièrement révélatrice, c'est l'imbrication des acteurs. Bolloré Logistics — racheté par CMA CGM, même groupe qui investit 700 millions au Kenya au nom du « développement » — est l'un des principaux fournisseurs logistiques d'EACOP, en vertu d'un contrat prévoyant la réception, le stockage, la manutention et le transport de centaines de milliers de mètres cubes de marchandises. Le métallurgiste français Vallourec a quant à lui livré 30 000 tonnes de matériel pour le chantier. La France verte et la France pétrolière avancent main dans la main.


Il faut néanmoins souligner que les gouvernements ougandais et tanzanien, premiers porteurs du projet, y voient un levier de développement souverain. Leur absence fréquente du récit occidental fragilise l'équilibre du traitement. La souveraineté économique des États africains ne se réduit pas à l'approbation des ONG européennes.


EACOP · ~1 500 km de long · coût estimé à ~10 Md$ · 379 Mt de CO projetées sur 25 ans · ~40 millions de personnes dépendant du lac Victoria · 28 banques et 29 compagnies d'assurance européennes retirées du financement


Déplacements de populations et tensions foncières

Au-delà des enjeux climatiques, les grands projets d'infrastructure soulèvent des questions sociales que le vocabulaire du « partenariat gagnant-gagnant » tend à effacer. Plusieurs milliers de personnes pourraient être déplacées par les travaux liés à l'oléoduc. Dans le même temps, des politiques d'aménagement ont conduit au déplacement de communautés Maasaï dans certaines régions d'Afrique de l'Est — officiellement justifiées par des projets de conservation ou de développement touristique, et dénoncées par plusieurs organisations de défense des droits.


Ces tensions foncières ne sont pas anecdotiques : elles signalent que les investissements présentés comme vecteurs de développement peuvent simultanément produire des formes d'exclusion que les populations concernées ne sont pas en mesure de négocier à égalité. La rhétorique de la croissance inclusive achoppe ici sur ses propres contradictions structurelles.


Le colonialisme vert : quand la transition devient marché

C'est peut-être le chapitre le plus révélateur du sommet de Nairobi, et le moins couvert par les médias mainstream. L'IA, les énergies renouvelables, l'économie bleue et le numérique — les axes prioritaires d'Africa Forward — ne sont pas seulement des secteurs d'avenir : ce sont des marchés que les entreprises françaises entendent conquérir en se présentant comme des partenaires de la transition écologique africaine.


La critique est formulée avec netteté par les voix africaines elles-mêmes. Selon Ashlyn Ajiambo, secrétaire aux affaires internationales du Parti communiste-marxiste du Kenya, ces thématiques servent avant tout à positionner les entreprises françaises sur de futurs marchés, plutôt qu'à aider les populations africaines à faire face au changement climatique qu'elles subissent de plein fouet — alors que le continent africain ne rejette que 4% des émissions carbone mondiales. La formule mérite d'être retenue : l'Afrique paie la facture climatique d'une industrialisation dont elle n'a pas été l'auteure, et se voit proposer en échange des infrastructures vertes dont les bénéfices iront d'abord aux investisseurs étrangers.


Le phénomène n'est pas nouveau. En Afrique du Nord, des projets solaires et éoliens — de Ouarzazate à Midelt, du Sahara Occidental aux parcs de Nareva — ont été documentés comme des formes d'accaparement vert : des terres et des ressources spoliées à des communautés locales au nom d'un agenda environnemental défini ailleurs. Les projets d'hydrogène vert destinés à l'exportation vers l'Europe reproduisent la même logique extractive, en substituant simplement le pétrole aux kilowatts.


En marge du sommet officiel, le Parti communiste-marxiste du Kenya et plusieurs organisations africaines ont organisé le Sommet panafricain contre l'impérialisme (PASAI), aux mêmes dates et dans la même ville. Leur mot d'ordre : dénoncer ce qu'ils nomment la « prédation du capital français dans la région, le colonialisme vert et l'expansion militaire ». Ce contre-sommet est plus qu'un symbole — il matérialise l'existence d'une résistance organisée, structurée, et parfaitement contemporaine. Elle mérite d'être prise au sérieux, non reléguée en bas de page.


« Derrière le ripolinage sémantique et la rhétorique du partenariat gagnant-gagnant, les fondations d'une relation inégalitaire demeurent largement inchangées. » — SenePlus


La question centrale posée par plusieurs observateurs africains est celle-ci : qui bénéficiera réellement de ces 23 milliards ? La transformation locale des ressources, le transfert de technologies, l'industrialisation du continent et la création d'emplois durables — conditions d'un développement souverain — restent absents des engagements concrets. Ce que l'on voit en revanche clairement, c'est que les multinationales françaises savent exactement dans quels secteurs elles veulent s'implanter.


Une influence française en reconstruction — sous contrainte

La stratégie française ne se déploie pas sans obstacles. Le gouvernement kényan a récemment abandonné un projet autoroutier porté par le groupe Vinci, jugé trop coûteux. Cette décision illustre la nouvelle réalité géopolitique africaine : les États disposent d'une marge de négociation accrue et arbitrent librement entre plusieurs partenaires. Ce n'est pas une concession accordée par Paris — c'est un rapport de force qui s'est rééquilibré.


La présence économique française en Afrique reste néanmoins significative : plus de 3 700 filiales d'entreprises françaises emploient environ 600 000 personnes sur le continent. L'investissement public via Proparco a représenté plus de 4,6 milliards d'euros entre 2022 et 2025, dont 37% de ses engagements 2025 dédiés à l'Afrique. Ce socle économique est réel — la question est de savoir à qui il profite structurellement.


Avec Africa Forward 2026, Paris teste un nouveau modèle d'influence — moins militaire, plus économique — qui mise sur les investissements privés, les infrastructures logistiques et les projets énergétiques. Dans cette nouvelle cartographie, le Kenya fait figure de laboratoire. Mais un laboratoire dont les résultats ne seront visibles qu'à moyen terme — et dont les conditions expérimentales pourraient changer bien plus tôt que prévu.


Dans un an, l'Élysée change de locataire

C'est l'angle que les médias couvrant le sommet ont majoritairement esquivé, et qui est pourtant le plus stratégiquement pertinent pour les interlocuteurs africains : Africa Forward 2026 est un sommet testamentaire. Emmanuel Macron lui-même a annoncé une probable dernière tournée africaine à l'automne, au Sénégal et en Côte d'Ivoire, avant la fin de sa présidence. France Médias Monde présente explicitement l'événement de Nairobi comme le « dernier grand rendez-vous africain de la présidence Macron ». L'horloge est publiquement affichée.


Dans exactement un an, un autre président occupera l'Élysée. Et rien ne garantit que son successeur — quel qu'il soit — s'inscrira dans la même dynamique africaine. La politique étrangère française connaît des ruptures à chaque alternance, et la relation avec l'Afrique en particulier a toujours été un terrain où les recompositions idéologiques se lisent à vif. Un président issu de la droite nationale, par exemple, aura d'autres priorités, d'autres obsessions, d'autres relais.


La question de la continuité se pose avec d'autant plus d'acuité que les 23 milliards annoncés mêlent investissements privés et publics. Les engagements privés — ceux de CMA CGM, de TotalEnergies, de Canal+, d'Orange — ont leur propre logique capitalistique et ne dépendent pas directement de la volonté politique de l'Élysée. Mais la part publique, les garanties d'État, les financements via l'AFD et Proparco, les accords de coopération institutionnels : tout cela est conditionné à une continuité de la politique étrangère que rien n'assure aujourd'hui.


Il y a également un contexte budgétaire à ne pas ignorer. La France est fortement endettée. Les marges de manœuvre financières de l'État sont contraintes. Le prochain gouvernement, quelle que soit sa couleur politique, devra arbitrer dans un contexte de ressources publiques limitées. Les promesses prononcées à Nairobi s'inscrivent dans une situation financière française qui n'est pas celle d'une puissance au faîte de sa liberté d'action.


Les Africains ont appris à leur dépens que les promesses des sommets franco-africains ont une durée de vie électorale. Nairobi n'échappe pas à cette règle — et le calendrier est, cette fois, inscrit en clair.


Ce n'est pas un procès d'intention fait à Macron. C'est une réalité institutionnelle que les partenaires africains sont en droit de considérer dans leur propre calcul stratégique. Un contrat d'investissement privé, une clause de garantie d'État, un accord bilatéral de coopération : ces instruments ont des valeurs juridiques et politiques différentes, et leur solidité en cas d'alternance n'est pas équivalente. Les juristes et stratèges africains auraient intérêt à les distinguer.


Conclusion : un laboratoire sous conditions

Africa Forward 2026 révèle simultanément trois niveaux de réalité. Sur le plan géopolitique, la France tente de convertir son retrait militaire du Sahel en offensive économique en Afrique anglophone — une recomposition qui substitue CMA CGM aux bases militaires, et les partenariats portuaires aux accords de défense. La logique d'influence reste, seuls les instruments changent.


Sur le plan climatique, le sommet expose la tension irrésolue entre le discours vert de Paris et la réalité des projets fossiles que soutiennent les mêmes multinationales. TotalEnergies ne peut pas simultanément incarner la transition énergétique africaine et porter l'EACOP. Cette contradiction n'est pas une maladresse de communication : c'est le reflet d'une politique énergétique française qui n'a pas encore choisi entre ses engagements climatiques et ses intérêts pétroliers.


Sur le plan temporel, enfin, le sommet porte en lui sa propre fragilité. Dans un an, la France aura un autre président. Les États africains qui construisent des partenariats sur la base des annonces de Nairobi doivent intégrer cette variable dans leur lecture. Non par cynisme, mais par lucidité stratégique — celle-là même que Paris leur a souvent déniée.


Reste à savoir si cette stratégie permettra à Paris de retrouver une influence durable sur un continent où la compétition internationale, les enjeux climatiques, les revendications sociales — et les contre-sommets — redessinent les rapports de force à grande vitesse.