Pendant que l'industrie du tabac obtient aux États-Unis un assouplissement réglementaire sans précédent, le marché du CBD en France subit une pression sanitaire et fiscale croissante. Ce contraste n'est pas une coïncidence. C'est la politique.
Washington ouvre les vannes pour l'industrie du tabac
Le 26 mai 2026, Reuters révèle ce que trois sources au sein de l'administration Trump confirment : la FDA vient d'opérer un revirement majeur. L'agence fédérale américaine a décidé d'appliquer ce qu'elle nomme pudiquement l'« enforcement discretion » — autrement dit, elle fermera les yeux sur la commercialisation de produits de vapotage et de sachets de nicotine non encore autorisés, à condition que les dossiers de demande de licence soient en cours. Résultat concret : entre 100 et 200 produits pourraient immédiatement bénéficier de cette ouverture, et des centaines d'autres suivre dans les semaines à venir.
Cette décision renverse une politique qui durait depuis des années. Jusqu'ici, la FDA exigeait une autorisation de mise sur le marché préalable pour tout produit de vapotage — précisément pour limiter l'accès des jeunes à la nicotine. Le changement a été annoncé quelques jours seulement avant la démission du commissaire de la FDA Marty Makary, sans les mois de consultation publique habituellement requis pour une réforme d'une telle ampleur. Deux anciens directeurs du Centre for Tobacco Products de la FDA ont dénoncé une procédure bafouée. Brian King, l'un d'eux, a été explicite : cette nouvelle orientation reflète « une demande de longue date de l'industrie ».
Les bénéficiaires sont connus. British American Tobacco, Philip Morris International et leurs concurrents directs — qui contrôlent déjà les marques les plus puissantes du marché légal du vapotage américain — se retrouvent en position dominante pour saturer un marché estimé à 8 milliards de dollars en 2024, dont 70 % de produits illicites selon Euromonitor. En légalisant de fait ce qui était jusqu'ici en zone grise, l'administration Trump offre aux géants du tabac l'opportunité de reprendre le contrôle d'un marché qui leur échappait partiellement.
Pendant ce temps, en France : le CBD sous pression
Le contraste avec le traitement réservé au cannabidiol en Europe — et en France en particulier — est saisissant.
En mars 2025, l'ANSES a proposé de classer le CBD en catégorie 1B du règlement européen CLP, soit « présumé toxique pour la reproduction humaine ». La proposition, fondée sur des études animales menées à fortes doses — principalement issues des essais cliniques du médicament Epidyolex — entraînerait des obligations de signalement renforcées sur les emballages. L'ECHA, l'agence européenne des produits chimiques, doit encore rendre son avis définitif. Mais le signal envoyé au marché est déjà dévastateur. L'industrie a réagi : l'UIVEC, union des industriels pour la valorisation des extraits de chanvre, a déposé une contribution détaillée contestant la démarche, en collaboration avec un cabinet d'expertise toxicologique indépendant.
En février 2026, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a ajouté une couche supplémentaire en fixant une dose de sécurité provisoire pour le CBD ingéré à seulement 2 mg par jour pour un adulte de 70 kg — un seuil si bas qu'il remet en cause la quasi-totalité des produits alimentaires et des huiles actuellement commercialisés. À partir de mai 2026, les autorités françaises ont commencé à appliquer plus strictement le cadre européen Novel Food, contraignant plusieurs acteurs du marché à retirer certains produits des rayons.
Sur le plan fiscal, le projet de loi de finances 2026 prévoyait initialement une taxe d'accise de 25,7 % sur les produits CBD inhalables — fleurs, résines, e-liquides — assortie d'une taxe fixe de 18 euros par kilogramme. Le Sénat a rejeté les dispositions les plus sévères en décembre 2025, sauvant provisoirement les produits sans nicotine. Mais la pression reste entière : interdiction des puffs jetables en février 2025, discussions en cours sur l'encadrement des points de vente, tensions autour de la vente en ligne. En Italie, la requalification du CBD comme substance narcotique sous le gouvernement Meloni en avril 2025 a mis en péril un marché estimé à 2 milliards d'euros et 23 000 emplois — conduisant Bruxelles à envisager une procédure d'infraction pour violation de la libre circulation des marchandises.
Le double standard comme système
Ce qui frappe, ce n'est pas que les États-Unis et l'Europe aient des politiques différentes. C'est la logique — ou plutôt l'absence de logique sanitaire cohérente — qui sous-tend chacune d'elles.
Prenons le tableau dans sa totalité. Aux États-Unis, 24 États, deux territoires et Washington D.C. autorisent désormais la vente de cannabis récréatif à usage adulte. Le Colorado et l'État de Washington ont ouvert le bal en 2012 ; depuis, la moitié de la population américaine vit dans un État où la marijuana est légalement disponible. Pendant ce temps, au niveau fédéral, cette même administration qui vient d'assouplir les règles du vapotage nicotiné maintient le cannabis classé Schedule 1 — soit la catégorie des substances sans usage médical reconnu et à fort potentiel d'abus. Et l'Europe, elle, s'apprête peut-être à mettre des étiquettes « présumé toxique pour la reproduction » sur des huiles de CBD à 0,3 % de THC.
La cohérence n'est pas le fort de ce système. Ce qui l'est, en revanche, c'est la cartographie du pouvoir. Une industrie multimilliardaire ayant tué des millions de personnes depuis un siècle obtient, en quelques jours et sans consultation publique, une déréglementation qui lui ouvre des centaines de nouveaux produits. Une filière encore jeune, structurée autour de produits végétaux à des taux de THC quasi nuls, représentant entre 600 millions et 1,5 milliard d'euros en France, plus de 2 000 boutiques spécialisées et 16,4 % des adultes français ayant consommé au moins une fois un produit à base de cannabidiol — cette filière, elle, se voit imposer des classifications de danger fondées sur des études animales à des doses sans rapport avec les usages réels.
La question n'est pas de savoir si le CBD doit être régulé. Toute substance active mérite un cadre. La question est de savoir pourquoi la nicotine — dont la toxicité est documentée, massive et létale à long terme — bénéficie d'une permissivité croissante des deux côtés de l'Atlantique, tandis que le cannabidiol fait l'objet d'une rigueur réglementaire sans équivalent. Et pourquoi le cannabis récréatif, avec son THC bien réel, est légal dans la moitié des États américains pendant que l'Europe débat de taxer des infusions de chanvre.
La réponse tient en un mot : lobbying. Big Tobacco a des décennies d'expérience dans l'art de transformer l'influence politique en déréglementation. L'ancien directeur du Centre for Tobacco Products de la FDA l'a dit sans détour : ce qui vient de se passer à Washington, c'est l'exaucement d'une demande de longue date de l'industrie. Le secteur du CBD, lui, est encore en train d'apprendre les règles du jeu — dans un casino dont les croupiers ont déjà été achetés.