L'Assemblée nationale a abrogé à l'unanimité le Code Noir ce jeudi. Un vote historique accueilli dans un silence éloquent par les populations que ce texte a broyées pendant trois siècles. Retour sur un moment où la solennité du Palais-Bourbon a rencontré l'indifférence — ou pire, la lucidité — de ceux qui auraient dû danser.Le vote
Jeudi 28 mai 2026, à l'heure où Fort-de-France se réveillait dans la chaleur ordinaire d'un jeudi de fin mai, les 254 députés présents au Palais-Bourbon votaient à l'unanimité l'abrogation du Code Noir. Zéro voix contre. Zéro abstention. La proposition de loi portée par Max Mathiasin, député de Guadeloupe du groupe Liot, franchissait la première lecture sans résistance. L'hémicycle, selon les comptes rendus, a été saisi d'une certaine émotion. Des voix ont tremblé à la tribune. Un moment, dit-on, de communion républicaine.
La scène avait quelque chose d'un tableau. Quelque chose aussi d'une ironie que l'histoire se plaît à cultiver : ce vote se tenait à quelques mètres de la statue de Jean-Baptiste Colbert, principal architecte du Code Noir de 1685, toujours dressée devant l'Assemblée nationale. L'édit royal qui faisait des personnes esclavagisées des « êtres meubles » — des biens acquis au même titre qu'un meuble ou un champ — venait officiellement d'être supprimé du droit français. Il aura fallu cent soixante-dix-huit ans après l'abolition de 1848 pour que la France daigne, formellement, effacer ce qu'elle avait mis trois siècles à construire.
« Le Code noir c'est 600 pages pour décider qui est humain, 600 pages pour encadrer la souffrance. »
Jean-Hugues Ratenon, député réunionnais (La France insoumise), à la tribune de l'Assemblée nationale
Le texte prévoit également la remise d'un rapport gouvernemental sur le droit colonial, ses effets à long terme, le racisme systémique et la place accordée à l'histoire de l'esclavage dans les programmes scolaires. La ministre des Outre-mer Naïma Moutchou a promis que « ce ne sera pas un document de plus ». La proposition de loi doit maintenant être examinée par le Sénat, sans date fixée à ce stade.
Le moment Steevy Gustave
Il faut dire ce qui s'est passé à la tribune ce jeudi. Il faut le dire parce que ce serait une faute — intellectuelle et humaine — de réduire cette journée à ses seules insuffisances.
Steevy Gustave, député écologiste de l'Essonne, descendant d'esclaves, s'est levé pour parler. Et quand il a parlé, l'hémicycle s'est tu d'une façon différente. Il a évoqué son arrière-grand-mère, Maman Bébelle, dont la mémoire avait traversé sa famille, et dont le grand-père était né en Afrique avant d'être réduit en esclavage sous le matricule 336. Des générations condensées en un numéro d'inventaire.
"Derrière les registres, derrière les cargaisons, il y avait des vies, il y avait des mères, il y avait des enfants, il y avait des visages", a-t-il déclaré, la voix qui cède par endroits, les mots qui coûtent. "Aujourd'hui, son arrière-petit-fils se tient debout devant vous, député de la République."
Ce moment-là n'était pas de la politique. C'était de la chair. C'était quelqu'un qui portait ses morts à la tribune d'une institution qui avait jadis légalisé leur mise en chaînes — et qui les nommait, un par un, devant ceux qui s'apprêtaient à voter.
"Nous ne sommes pas des descendants d'esclaves. Nous sommes des descendants d'êtres humains nés libres puis réduits en esclavage !"
Cette phrase n'est pas symbolique. Elle est une correction ontologique. Elle refuse la définition par la condition imposée et rétablit celle d'avant — celle d'avant la cale, avant le matricule, avant le Code. C'est peut-être la formulation la plus importante de cette journée, parce qu'elle dit ce que l'abrogation elle-même ne peut pas dire : que la liberté n'était pas un don de la France. Elle était un état originel que la France a volé.
"Je suis fier que ma nation, même si c'est tard, ait enfin abrogé ce texte infâme", a-t-il dit après le vote. Cette fierté-là est légitime. Elle ne contredit pas la lucidité des voix de terrain. Elle coexiste avec elle. Un homme peut être ému d'un pas en avant et savoir en même temps que la route est encore longue. Ces deux vérités n'ont pas besoin de se choisir.
Ce jeudi, quelque chose s'est produit qui ne s'était jamais produit. La France a officiellement effacé de son droit le texte qui faisait de certains êtres humains des meubles. C'est peu. C'est tard. Mais c'est aussi réel que c'est symbolique.
L'indifférence comme réponse
Pendant ce temps, du côté des descendants de ceux que ce texte avait déshumanisés, la réaction dominante n'était ni la fête ni les larmes. C'était quelque chose de plus difficile à nommer — et de plus difficile à entendre pour ceux qui attendaient la reconnaissance. C'était, disons-le directement, une forme de vide. Ou plutôt : la réponse de quelqu'un à qui on annonce qu'on vient de décider que la terre est ronde.
Les réseaux sociaux antillais ne se sont pas embrasés. Les rues de Fort-de-France et de Pointe-à-Pitre n'ont pas débordé de joie. La nouvelle a circulé, a été commentée — souvent avec une économie de mots qui en dit plus long que n'importe quelle déclaration. Ce silence n'est pas de l'ingratitude. Ce n'est pas non plus de l'ignorance. C'est la réponse de sociétés qui ont appris, à force d'expérience, à calibrer exactement ce que valent les gestes symboliques quand les réalités matérielles, elles, ne bougent pas.
Le symbole n'a jamais payé un loyer. Il n'a jamais nourri un enfant. Il n'a jamais décroché un poste auquel on n'accède pas parce qu'on s'appelle comme on s'appelle.
Les déclarations qui glacent
Ce sont les voix recueillies en marge du vote — et parfois dans l'hémicycle lui-même — qui disent le mieux ce que cette journée a réellement produit. Pas de la joie. Pas de l'indifférence pure. Quelque chose de plus précis : la lucidité désabusée de ceux qui savent exactement ce qu'un symbole peut et ne peut pas faire.
"Cela ne change rien. Les Noirs sont toujours perçus de la même manière."
Dieudonné Boutrin, militant martiniquais, descendant d'esclaves — Euronews, 28 mai 2026
"Juridiquement, cette abrogation ne change rien. C'est simplement pour marquer le coup et pour montrer que la France abroge officiellement ces textes."
Jean-Éric Gicquel, constitutionnaliste — France 24, 28 mai 2026
"En Guadeloupe, aux postes les plus importants, dans les structures de l'État, ce sont des Blancs."
Max Mathiasin, député de Guadeloupe (Liot), porteur de la proposition de loi — Euronews, 28 mai 2026
"Que signifie abroger le Code Noir en 2026 si les Outre-mer continuent d'être regardés depuis Paris comme des périphéries lointaines ?"
Emeline K/Bidi, députée de La Réunion (groupe communiste) — L'Essentiel, 28 mai 2026
"C'est assez cosmétique comme débat, mais cela a le mérite de faire parler."
Frédéric Régent, historien spécialiste de l'esclavage — France 24, 28 mai 2026
"Je ne peux pas dire qu'il n'y a rien eu de fait, mais on s'arrête à cette réparation symbolique."
Bruno Maillard, spécialiste du commerce triangulaire — France 24, 28 mai 2026
Ce qu'on entend vraiment
Il y a ce que les micros des médias captent. Et il y a ce qu'on entend quand on tend vraiment l'oreille — ou quand on lit ceux qui n'ont pas de tribune, qui n'en veulent pas, et qui ont juste une réponse nette, sans diplomatie, à ce qu'on vient de leur annoncer.
Ces quelques phrases, recueillies ce jeudi dans la communauté antillaise, ne disent pas autre chose que Steevy Gustave. Elles disent la suite.
"Ça veut juste dire qu'on change de propriétaire. Je ne vois pas de quoi se réjouir."
"Ah là on doit se sentir français et s'émerveiller d'un truc que notre pays renie alors qu'on l'a subi ?"
"On pourra parler et se réjouir quand on abordera la question des réparations."
"C'est marrant leur Justice. Normalement quand tu es condamné, tu prends une peine et tu dois rembourser pour réparer. Là on a eu la peine — mais pour les réparations..."
La première dit en dix mots ce que des juristes mettent des pages à formuler : que l'abrogation sans réparations, c'est un transfert de dossier. La déshumanisation organisée ne s'efface pas par un vote — elle se reconfigure. La vraie question n'est pas de savoir si le texte existe encore dans le droit français, mais à qui appartient, concrètement, aujourd'hui, le fruit de ce que ces corps ont produit pendant trois siècles.
La deuxième dit l'absurdité de la position dans laquelle ce vote place les populations concernées. Se réjouir d'une reconnaissance par l'État qui a organisé la traite, c'est accepter d'être sommé de valider le récit de son propre bourreau. C'est laisser entendre que la dignité est quelque chose qu'on reçoit de l'extérieur — et non quelque chose qu'on n'aurait jamais dû perdre.
La troisième ne rejette pas le geste — elle le conditionne. C'est une position de négociateur, pas de résigné. Et c'est là que se jouera la suite : Steevy Gustave a d'ailleurs annoncé ce jeudi le dépôt d'une proposition de loi sur les réparations. Le symbole, s'il ne débouche pas sur des actes matériels, restera un geste pour ceux qui le posent — pas pour ceux à qui il est censé s'adresser.
La quatrième est la plus implacable. Elle retourne la logique juridique française contre elle-même avec une précision qu'un avocat devrait envier. Dans tout système de droit, la condamnation implique la peine et la réparation du préjudice. La France a prononcé la peine — crime contre l'humanité, dit la loi Taubira depuis 2001. Mais la phrase s'arrête là. Les points de suspension dans cette déclaration ne sont pas un oubli stylistique. Ils sont le vide exact dans lequel se trouvent, depuis 1848, les descendants de ceux qui ont subi.
Ce que le symbole ne peut pas faire
Le Code Noir n'existait plus juridiquement depuis 1848. Ce que ses effets ont produit, en revanche, continue d'exister : dans les structures familiales, dans les représentations, dans les inégalités économiques, dans les rapports de domination qui traversent encore les sociétés caribéennes.
Il suffit de regarder les chiffres. Le taux de chômage en Martinique et en Guadeloupe est environ deux fois supérieur à celui de la métropole. Les prix alimentaires y dépassent de trente à cinquante pour cent ceux de l'Hexagone. Plus d'une famille sur deux est monoparentale aux Antilles — une réalité qui s'inscrit dans une histoire sociale directement héritée de la société esclavagiste et de la destruction du noyau familial qu'elle a systématiquement organisée. Le chlordécone, pesticide interdit en France métropolitaine dès 1990 mais utilisé jusqu'en 1993 dans les bananeraies antillaises, a contaminé durablement les sols et les corps d'une population majoritairement descendante d'esclaves. L'État savait. L'État a laissé faire.
On ne supprime pas trois siècles de déshumanisation organisée avec un vote, même unanime, même sincère. Ce que le Code Noir a produit ne s'abroge pas par décret.
La statue est toujours là
Il y a une image que l'on ne peut pas ignorer. Devant le Palais-Bourbon, sur le parvis même de l'institution qui venait d'abroger le Code Noir, se dresse toujours la statue de Jean-Baptiste Colbert. Colbert, qui a rédigé ce texte. Colbert, qui a organisé juridiquement la déshumanisation de centaines de milliers d'êtres humains pour le profit de la couronne française. Colbert, dont le nom orne encore une salle de l'Assemblée nationale.
Ce détail dit quelque chose de précis sur la nature de ce que la France appelle mémoire : une reconnaissance qui sait rester confortable, qui sait s'arrêter là où commencent les remises en question véritables. On abroge le texte. On garde la statue. On vote l'histoire. On évite les réparations. On convoque l'émotion. On reporte le reste.
Pour les populations caribéennes qui ont grandi avec cette histoire dans le corps — pas dans les livres, dans le corps — ce calcul n'est pas nouveau. Il ne surprend pas. Il n'indigne même plus vraiment. Et c'est peut-être ça, le signe le plus glaçant de cette journée : que l'indifférence avec laquelle beaucoup de descendants d'esclaves ont accueilli ce vote unanime soit non pas un manque de conscience historique, mais son expression la plus lucide.
Le Code Noir est mort aujourd'hui. Officiellement. Pour la deuxième fois. La première, c'était en 1848. Entre les deux, il n'a jamais vraiment cessé d'exister.