Au Sri Lanka, une tradition bouddhiste pluriséculaire veut qu'on installe en bord de route des stands de nourriture et de boissons gratuits pour les passants. À l'heure où le monde produit assez pour nourrir deux fois sa population et continue d'affamer des millions de personnes, cette pratique n'est pas une curiosité folklorique. C'est un rappel.
Ça commence avec une tasse de porridge de sagou tendue par des enfants au bord d'une route, un 1er mai. Un geste simple, spontané, désintéressé. Pas une ONG. Pas une application. Pas un algorithme de redistribution. Juste des mains qui donnent à des mains qui reçoivent.
Au Sri Lanka, ce geste a un nom : le dansal. Et une histoire longue de vingt-deux siècles.
Dana : donner sans rien attendre en retour
Le dansal est l'expression concrète du dana, concept bouddhiste fondateur qui désigne le don pur — celui qui n'attend aucune contrepartie, aucune reconnaissance, aucun retour sur investissement. Pendant la saison des fêtes, de mai à juillet, et particulièrement lors de Vesak — jour sacré commémorant la naissance, l'illumination et la mort du Bouddha — des stands de fortune s'installent au bord des routes sri-lankaises. On y distribue du thé, des biscuits, du manioc bouilli, du riz et du curry, des boissons sucrées, parfois des repas complets. Aux passants, aux voyageurs, aux inconnus. Gratuitement.
Selon le Mahavamsa, chronique historique du Sri Lanka, cette tradition remonte au Ier siècle avant notre ère. Elle s'est formalisée aux XIXe et XXe siècles, lorsque riches familles bouddhistes et communautés des temples ont établi des maisons de repos et des stands de nourriture sur les routes de pèlerinage. Progressivement, le dansal a quitté les chemins des sanctuaires pour s'installer dans les quartiers, les rues, les gares. Il est aujourd'hui l'une des formes de générosité publique les plus visibles du pays.
Et il transcende largement le bouddhisme : musulmans et chrétiens tiennent également des stands pendant Vesak. Des traditions similaires apparaissent lors des fêtes hindoues. Le dana, ici, n'appartient à aucune confession. Il appartient à tout le monde.
La générosité comme réflexe, pas comme exception
Ce qui frappe dans le dansal, c'est son caractère organique. Il ne repose sur aucune structure institutionnelle, aucun financement public, aucune bureaucratie caritative. Un opticien propose des examens de la vue gratuits toute une nuit. Un coiffeur offre des coupes. Des inconnus distribuent des serviettes hygiéniques à un couvent. Pendant la crise économique de 2022, alors que des Sri Lankais faisaient la queue pendant des heures pour trouver du carburant, d'autres leur apportaient des en-cas et des boissons.
La chercheuse en sciences sociales Amalini De Sayrah résume cet état d'esprit ainsi : le dansal est une manifestation de la générosité propre à une société centrée sur la communauté au sens large, liée à un mode de vie non individualiste. Une formulation sobre pour désigner quelque chose de radical : l'idée que le bien-être de l'inconnu m'appartient aussi.
Cette année, la tradition résonne avec une acuité particulière. Face aux vagues de chaleur extrême — jusqu'à 39°C dans certaines régions — et à la hausse des prix de l'énergie et des denrées alimentaires, les dansal se sont multipliés et adaptés. Des entreprises ont installé des stands d'eau potable gratuits dans les rues de Colombo pour les piétons sous la canicule. Une biscuiterie a distribué 25 000 billets de train à la gare de la capitale pour alléger le coût des déplacements pendant les fêtes du Nouvel An. Comme le rappelle le moine Neluwe Gnanawimala Thero : dans le bouddhisme, le don pendant les périodes difficiles est le plus précieux, parce qu'il prouve que la compassion ne se limite pas à l'abondance.
L'abondance qui ne nourrit pas
Le Sri Lanka n'est pas un pays riche. Et c'est précisément là que cette tradition interpelle.
Nous vivons dans un monde qui produit chaque année suffisamment de nourriture pour nourrir l'ensemble de la planète avec un large excédent. Un monde où l'on peut, en quelques clics, mobiliser une cuisine, un livreur, un itinéraire optimisé, pour être servi dans l'heure. Un monde de plateformes, d'algorithmes logistiques, de chaînes du froid sophistiquées et de supermarchés ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Un monde où près de 800 millions de personnes souffrent encore de la faim. Où un tiers de la nourriture produite est gaspillée avant même d'atteindre une assiette. Où la redistribution alimentaire reste, dans la plupart de nos sociétés, une affaire de charité optionnelle — quand elle n'est pas carrément criminalisée, comme dans ces villes occidentales qui ont interdit de nourrir les sans-abri dans l'espace public.
Le dansal, lui, part d'un postulat inverse et simple : personne ne devrait avoir faim. Pas comme slogan politique. Pas comme objectif de développement durable. Comme évidence morale, inscrite dans le quotidien, dans le geste, dans la rue.
Une norme, pas une tradition
Il serait facile de regarder le dansal avec l'œil condescendant du voyageur occidental ému par l'exotisme de la générosité des autres. Ce serait passer à côté de l'essentiel.
Ce que le Sri Lanka nous montre, ce n'est pas une curiosité d'une civilisation lointaine. C'est le reflet de ce que nos sociétés ont choisi de ne pas faire — ou de déléguer à des organisations, à des applications, à des politiques publiques qui n'arrivent jamais tout à fait. La sociologue Rita Langer, spécialiste du bouddhisme, le note avec une franchise qui dérange : les Sri Lankais sont très attentifs aux besoins de leur entourage, bien plus qu'en Occident où l'on délègue ce rôle à des organisations caritatives.
La délégation, c'est confortable. Elle nous dispense du geste. Elle transforme la solidarité en ligne budgétaire, en déduction fiscale, en campagne de communication.
Le dansal ne délègue rien. Il demande juste de se lever, de cuisiner, d'installer une table au bord de la route, et de donner.
Dans un monde aussi riche que le nôtre, c'est le minimum. Et c'est pourtant l'exception.