Port-au-Prince, ce week-end. Des centaines de personnes ont dû fuir leur foyer sous les balles, emportant dans leurs bras ce que la violence leur laissait encore.Lundi matin, des familles entières erraient sur les places publiques et le long de la route menant à l'aéroport Toussaint Louverture. Des visages épuisés, des enfants dans les bras, quelques affaires nouées dans un drap. Le nord de la capitale s'est une nouvelle fois transformé en zone de guerre.
Dans les quartiers de Cité Soleil et de Croix-des-Bouquets, les équipes de Médecins Sans Frontières se retrouvaient au cœur des combats dès dimanche. En douze heures, plus de 40 blessés par balle soignés. Pire encore : une balle perdue a atteint un agent de sécurité à l'intérieur même de l'hôpital. « Nos structures se trouvaient au cœur des affrontements », a témoigné Davina Hayles, cheffe de mission de MSF en Haïti.
Un pays à genoux bien avant les gangs
Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui à Port-au-Prince, il faut replacer Haïti dans son contexte. Le pays figure parmi les cinq nations les plus pauvres du monde, et ce n'est pas une fatalité venue de nulle part — c'est le résultat d'une histoire faite de dettes coloniales, d'ingérences étrangères et de gouvernances défaillantes. Le coup de grâce est arrivé le 12 janvier 2010 : un séisme dévastateur de magnitude 7 a rasé une grande partie de Port-au-Prince, faisant plus de 200 000 morts et laissant des centaines de milliers de personnes sans abri. Quinze ans plus tard, Haïti ne s'en est toujours pas relevée. Les infrastructures restent précaires, les institutions fragiles, et la misère profonde. C'est dans ce terreau d'abandon et de désespoir que les gangs ont prospéré.
La terre de Dessalines tenue en otage
Depuis l'assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, les gangs ont resserré leur étau sur l'île. Là où l'État a reculé, ils ont avancé — comblant le vide par la terreur. Aujourd'hui, plus de 90 % de Port-au-Prince est sous leur coupe. La société haïtienne, déjà fragilisée par des décennies de crises, est désormais fragmentée de l'intérieur : les gangs ont détruit les liens de quartier, semé la méfiance, et réduit des communautés entières à la survie. Pillages, enlèvements, violences sexuelles — la terreur ne se cantonne plus à la capitale, elle gagne les campagnes. Haïti est sans président, sans boussole institutionnelle, dans une tempête qui ne faiblit pas.
Des renforts qui ne changent rien
La communauté internationale multiplie les interventions depuis des années, sans résultat durable. Des contingents militaires de différents pays se sont succédé sur le sol haïtien, sans jamais parvenir à enrayer la spirale de violence. La dernière promesse en date : fin septembre, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté le déploiement d'une force de 5 550 hommes. Un contingent tchadien est arrivé. Mais la mission n'est pas encore pleinement opérationnelle — et rien n'indique qu'elle fera mieux que ses prédécesseurs. Pendant ce temps, le peuple attend — et saigne.
1,4 million de déracinés
L'Organisation internationale pour les migrations tire la sonnette d'alarme : 1,4 million de personnes ont été déplacées par la violence des gangs à travers tout le pays. Parmi elles, 200 000 survivent dans des sites d'accueil surpeuplés et sous-financés dans la capitale. Ce ne sont pas des chiffres. Ce sont des vies brisées, des familles dispersées, des racines arrachées.
Haïti porte en elle la première révolution noire de l'histoire. Son peuple mérite la paix, la dignité, la liberté. Pas l'exil dans sa propre ville.