Il y a des dates qui portent le poids de l'histoire. Le 21 mai 2001, la loi Taubira était promulguée en France, reconnaissant officiellement la traite négrière et l'esclavage comme crimes contre l'humanité. Une victoire arrachée de haute lutte par des décennies de mobilisation afro-caribéenne. Une victoire qui imposait enfin à l'école de la République que cette page — notre page — entre dans les programmes d'histoire non comme une note de bas de page, mais comme une composante à part entière du récit national.Dans ce même mouvement historique, les Nations Unies avaient proclamé le 21 mars Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale. L'ONU allait plus loin encore, en déclarant l'esclavage comme le crime le plus grave jamais perpétré contre l'humanité. Et il y a quelques jours à peine, la France franchissait enfin un pas symbolique attendu depuis des générations : le Code Noir, ce texte fondateur de la déshumanisation légale des Africains réduits en servitude dans les colonies françaises, était officiellement abrogé. Des avancées réelles. Des jalons symboliques et juridiques qui témoignaient d'une volonté — certes parcellaire, certes insuffisante — de regarder en face l'horreur constitutive de la modernité occidentale.
Et puis il y a Steam.
Un jeu sobrement intitulé Plantation Simulator vient d'être mis en ligne sur la plateforme de distribution numérique, où il a été validé sans sourciller.
Le principe ? Le joueur incarne le propriétaire blanc d'une plantation. Pour augmenter la productivité et les récoltes, il est possible de fouetter des esclaves noirs.
La description du jeu, repérée par BFM Tech, est sans ambiguïté : « Dans ce jeu, vous devrez fouetter des personnes noires pour rendre votre ferme productive. » Et, précision macabre, il est indiqué : « Si vous les fouettez trop, elles mourront. »
Ce n'est pas un scénario dystopique. Ce n'est pas une métaphore. C'est un produit commercialisé en 2026, validé par une grande plateforme technologique, pensé comme du divertissement.
Le développeur se présente sous le pseudonyme FzzyBzzy, connu pour ses contenus provocateurs. Dès la mise en ligne, le jeu a déclenché une vague d'indignation sur les réseaux sociaux. Ce qui ne dit rien de nouveau sur l'existence du racisme en ligne — nous le savons, nous le documentons. Ce qui, en revanche, mérite toute l'attention, c'est que Steam — opérée par la société Valve — a jugé ce contenu publiable. Qu'aucun garde-fou, aucun comité éditorial, aucune politique de modération n'a bloqué la mise en ligne d'un jeu dont la mécanique centrale repose sur la torture raciste.
Ce n'est pas la première fois que Steam est mis en cause. En novembre 2024 déjà, la plateforme avait été pointée du doigt pour des contenus similaires. Il s'agit donc d'un système qui apprend, qui récidive, et qui continue.
En France, la réaction institutionnelle a suivi. Le gouvernement a saisi l'ARCOM — Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique — et un signalement Pharos a été établi. Une ministre a déclaré : « Comme je le dis depuis le début : aucune plateforme n'est au-dessus des lois. Quand des contenus aussi ignobles font l'apologie de l'esclavage et de la violence raciste, il n'y a pas d'ambiguïté : on dénonce, on signale et on saisit immédiatement les autorités compétentes. »
Des mots justes. Mais des mots qui interviennent après. Toujours après.
C'est précisément là que réside la contradiction que la Dreadlocks Tribune entend nommer sans détour : d'un côté, des décennies de lutte arrachent des avancées concrètes — lois mémorielles, reconnaissance onusienne, réforme des programmes scolaires, abrogation toute fraîche du Code Noir. De l'autre, les grandes plateformes numériques, théoriquement soumises à ces mêmes lois, continuent de fonctionner comme si la question raciale était une zone de non-droit, un espace dans lequel la liberté d'expression devient le paravent commode de la haine commercialisée.
La loi Taubira a fait entrer l'esclavage dans l'histoire de France. Plantation Simulator veut le faire entrer dans la culture du jeu vidéo. Ce n'est pas une provocation anodine. C'est un test de résistance adressé à nos sociétés : jusqu'où tolérera-t-on que la déshumanisation des Noirs soit un produit marchand ?
La réponse que nous choisissons collectivement à cette question dira plus sur notre rapport à la mémoire et à l'égalité que n'importe quelle commémoration officielle.