En quinze ans, le producteur franco-camerounais Sébastien Onomo s’est imposé comme l’un des bâtisseurs les plus influents du renouveau du cinéma africain. De films engagés inspirés de figures comme Frantz Fanon à l’adaptation animée du roman Allah n’est pas obligé, il développe une vision ambitieuse : un cinéma à la fois politique, populaire et résolument international. À la tête de Special Touch Studios et engagé dans la distribution de films africains sur le continent, il œuvre à transformer un secteur longtemps dépendant des financements européens pour faire émerger une industrie capable de raconter l’Afrique à ses propres publics — et au monde.
Le producteur franco-camerounais Sébastien Onomo s’attaque à l’un des romans les plus puissants de la littérature africaine contemporaine : Allah n’est pas obligé, chef-d’œuvre de Ahmadou Kourouma, qu’il adapte aujourd’hui en film d’animation. Un projet ambitieux à la hauteur d’un producteur qui, depuis quinze ans, s’efforce de bâtir des ponts entre l’Europe et l’Afrique, entre cinéma d’auteur et productions populaires, entre mémoire historique et nouvelles écritures.
Porté par le succès du long métrage Fanon, réalisé par Jean-Claude Barny et sorti l’an dernier — près de 250 000 entrées en France — Onomo multiplie les projets avec Special Touch Studios. À cette activité de producteur s’ajoute désormais une responsabilité stratégique : piloter la distribution du groupe Pathé sur le continent africain. Un poste qui témoigne de la transformation rapide d’un marché longtemps considéré comme marginal, mais que de nombreux acteurs voient désormais comme l’un des territoires d’avenir du cinéma mondial.
Une trajectoire entre deux continents
Né en région parisienne de parents camerounais, Sébastien Onomo appartient à cette génération de producteurs qui pensent le cinéma africain dans une dimension transnationale. Presque quadragénaire, il a déjà derrière lui une quinzaine d’années d’expérience dans l’industrie audiovisuelle. En 2010, il devient associé de la société Les Films d’ici, maison reconnue pour ses documentaires exigeants et ses coproductions internationales.
Cinq ans plus tard, il franchit une étape décisive en cofondant avec Olivier Laouchez — entrepreneur des médias et fondateur du groupe Trace — le studio Special Touch Studios. L’ambition est claire : créer une plateforme capable de produire et de financer des œuvres africaines ou afro-diasporiques en dialoguant avec les grands circuits de diffusion internationaux.
Un catalogue entre mémoire et contemporanéité
La filmographie de Sébastien Onomo reflète cette ambition de décloisonnement. En 2016, il produit Bois d’ébène, du réalisateur sénégalais Moussa Touré, fresque historique consacrée à la traite négrière. La même année, il accompagne au cinéma Le Gang des Antillais, réalisé par Jean-Claude Barny, inspiré d’une histoire vraie et ancré dans la mémoire des migrations caribéennes en France.
Les deux hommes se retrouvent plus tard pour Fanon, biopic consacré à la figure majeure de la pensée anticoloniale Frantz Fanon. Le film, qui retrace la trajectoire du psychiatre martiniquais engagé dans la lutte pour l’indépendance algérienne, rencontre un public important et confirme la place d’Onomo parmi les producteurs qui portent un cinéma politique tout en restant accessible.
Mais son catalogue ne se limite pas à la fiction historique. Il comprend aussi des documentaires consacrés à des figures culturelles majeures comme Spike Lee, ainsi que des séries documentaires ambitieuses sur l’histoire du continent, à l’image de African Empires, diffusée sur TV5 Monde.
Construire une industrie
Au-delà des films eux-mêmes, Sébastien Onomo s’inscrit dans un moment charnière pour le cinéma africain. Longtemps dépendante des financements européens et cantonnée aux circuits des festivals, la production du continent tente aujourd’hui de structurer une véritable industrie. La croissance rapide des classes urbaines, l’essor des plateformes numériques et l’apparition de nouveaux réseaux de salles ouvrent des perspectives inédites.
Dans ce contexte, la question centrale n’est plus seulement celle de la création, mais celle de la distribution et de l’accès au public. En prenant la tête de la distribution de Pathé en Afrique, Onomo se place précisément à cet endroit stratégique : celui où se décide la circulation des films et la formation d’un marché.
Car l’enjeu est aussi politique. Depuis les années 1960, le cinéma africain s’est souvent construit dans une relation de dépendance vis-à-vis des institutions culturelles européennes. Pour de nombreux producteurs et réalisateurs, l’avenir passe désormais par un rééquilibrage : produire des films capables de voyager dans les festivals internationaux, mais surtout s’adresser d’abord aux spectateurs africains eux-mêmes.
Un pari sur le public africain
C’est précisément ce pari qui guide la stratégie de Sébastien Onomo. Entre films d’auteur, récits historiques et projets populaires, il cherche à développer une production capable de toucher un public large sans renoncer à l’ambition artistique.
L’adaptation animée de Allah n’est pas obligé s’inscrit dans cette logique. Le roman de Ahmadou Kourouma, qui raconte la guerre civile à travers les yeux d’un enfant soldat, est l’un des textes les plus marquants de la littérature africaine contemporaine. En choisissant l’animation pour le porter à l’écran, Onomo mise sur une forme capable de toucher de nouvelles générations de spectateurs, bien au-delà du cercle des lecteurs.
Dans un paysage audiovisuel en pleine recomposition, où les plateformes mondiales côtoient des industries locales en pleine mutation, Sébastien Onomo fait partie de ces producteurs qui tentent de redessiner les cartes. Non plus seulement produire des films sur l’Afrique, mais contribuer à construire une industrie cinématographique africaine capable de parler au monde à partir d’elle-même.