Soixante ans après Selma, les mêmes combats. Les mêmes rues. Les mêmes slogans.
Des milliers de personnes se sont rassemblées samedi à Montgomery, Alabama, devant le Capitole de l'État — là où Jefferson Davis a fondé la Confédération en 1861, là où Martin Luther King a prononcé son discours au terme de la marche Selma-Montgomery en 1965. Le rassemblement est parti de Selma elle-même, théâtre du Bloody Sunday, ce 7 mars 1965 où les forces de l'ordre avaient chargé les marcheurs sur le pont Edmund Pettus.
Cette fois, la cible n'est pas la ségrégation formelle. C'est le redécoupage électoral. Le gerrymandering racial. La méthode a changé. L'intention, non.
La Cour suprême a ouvert la boîte.
En 2023, un tribunal fédéral avait redessiné le 2e district congressionnel de l'Alabama, estimant que l'État avait délibérément dilué le poids électoral des Noirs, qui représentent 27 % de la population. Le tribunal avait exigé un district à majorité noire, capable d'élire le candidat de son choix.
La Cour suprême vient d'annuler cette logique. Une décision concernant la Louisiane a vidé de sa substance le Voting Rights Act, déjà fragilisé par une décision distincte en 2013. Elle ouvre la voie à des lois plus restrictives sur l'identification des électeurs, à des limitations du vote anticipé, à des redécoupages taillés sur mesure pour neutraliser les électeurs noirs dans des États qui, précisément en raison de leur histoire ségrégationniste, étaient autrefois soumis à supervision fédérale.
L'Alabama prévoit désormais des primaires spéciales le 11 août, sur la base d'une nouvelle carte. Le siège conquis par le démocrate Shomari Figures en 2024 est dans le viseur.
Les vétérans reconnaissent le schéma.
Kirk Carrington a 75 ans. Il était adolescent le Dimanche sanglant. Un homme blanc à cheval l'avait poursuivi dans les rues de Selma. Il est revenu samedi. « Il est consternant de constater qu'après plus de 60 ans, nous devons encore nous battre pour les mêmes causes », a-t-il dit.
Camellia Hooks, 70 ans, de Montgomery : « Quand on pense que l'Alabama avance, on fait en réalité deux pas en arrière. »
Ce ne sont pas des métaphores. Ce sont des témoins.
Ce que les Républicains appellent « correction ».
Le président de la Chambre de l'Alabama, Nathaniel Ledbetter, républicain, se félicite de l'occasion offerte par la Cour suprême de revenir sur une carte « imposée par les tribunaux ». Dans sa lecture, le redécoupage ordonné par la justice fédérale était une manœuvre partisane. Le redécoupage actuel, lui, serait neutre.
Ce cynisme a un nom. Il s'appelle color-blind racism. Nier la race pour mieux perpétuer ses effets.
Soixante ans de protections. Défaites en dix ans.
Le Voting Rights Act de 1965 a été arraché au prix du sang. Des générations entières se sont battues pour qu'il tienne. Il a été rogné en 2013, affaibli année après année, et la décision Louisiana vient d'en vider le cœur.
Evan Milligan, principal plaignant dans l'affaire Alabama : « Nous devons accepter cette nouvelle réalité. Nous n'avons pas à accepter qu'elle durera pour toujours. »
Montgomery l'a entendu. La foule a scandé : we shall not be moved. We are fighting back.
Les mots n'ont pas vieilli. C'est ce qui devrait inquiéter ceux qui pensent avoir gagné.