Liquidation judiciaire, salaires impayés, tutelle contestée de Yaoundé : la chaîne d'information Africa24 traverse depuis plusieurs années une crise dont les ressorts éclairent, au-delà d'un cas particulier, les impasses structurelles du journalisme audiovisuel africain financé par les États.
Le projet initial
Le 5 février 2009, Africa24 lance ses premières émissions. Fondée par le Franco-Camerounais Constant Nemalé, la chaîne d'information en continu se fixe une ambition explicite : rivaliser avec CNN, BBC World News, France 24 ou Al Jazeera pour offrir au continent une voix médiatique qui lui appartienne. Basée à Paris, avec des antennes à Dakar et à Douala, elle bénéficie dès l'origine du soutien financier de deux États africains actionnaires : la Guinée Équatoriale à hauteur de 16 % du capital, le Cameroun à hauteur de 10 %.
Pendant plusieurs années, le modèle tient. Africa24 construit une audience fidèle, recrute des journalistes sur l'ensemble du continent, développe une grille de programmes axée sur une représentation positive de l'Afrique, de ses dirigeants et de ses dynamiques économiques. Ce positionnement éditorial, volontairement bienveillant envers les pouvoirs en place, constitue à la fois son identité commerciale et sa principale fragilité structurelle.
La mécanique de l'effondrement
En janvier 2018, Afrimedia SAS, la filiale française qui diffuse la chaîne, dépose le bilan. Selon Jeune Afrique, l'entreprise a accumulé plus de 12,5 millions d'euros de créances clients non recouvrées. Le tribunal de commerce de Nanterre prononce en février 2019 la liquidation judiciaire d'Afrimedia et interdit à Constant Nemalé de gérer toute entreprise dans l'espace européen.
L'État camerounais rachète alors la filiale en difficulté. Selon les documents consultés au greffe du tribunal de commerce de Nanterre par le média d'investigation Le Calame, Yaoundé avait déjà versé environ 14 milliards de francs CFA entre 2010 et 2017 sous forme d'achats d'espaces publicitaires. À la suite du rachat de 2019, le Cameroun s'engage à apporter un chiffre d'affaires de 3,2 millions d'euros par an pendant deux ans. Les virements s'effectuent — 1,4 million d'euros en 2019, 2,3 millions en 2020, 2,8 millions en 2021, selon Africa Intelligence — avant de s'interrompre brutalement en 2022. Aucun fonds n'est versé cette année-là.
Au total, selon le site d'information Afrimeda.ma qui a compilé les données disponibles, les investissements camerounais dans Africa24 dépassent les 30 milliards de francs CFA, dont plus de 26 milliards entre 2010 et 2019.
La gouvernance comme angle mort
La reprise par Yaoundé ne règle pas la question de fond : qui dirige réellement la chaîne ? Selon Africa Intelligence, Constant Nemalé, pourtant frappé d'une interdiction de gestion, n'a jamais réellement quitté l'orbite du groupe. Il en reste propriétaire à titre personnel de la marque Africa24, qu'il loue à la société opératrice A Media. Des mails datés de novembre 2022 consultés par Africa Intelligence montrent Nemalé s'adressant directement à des journalistes de la chaîne pour orienter le traitement éditorial de certains sujets concernant le gouvernement camerounais. Une situation qui avait dissuadé plusieurs repreneurs potentiels — dont le groupe Bolloré selon le magazine Capital — lors de la période de cession.
Ce flou de gouvernance produit des effets directs sur le fonctionnement quotidien : selon plusieurs témoignages recueillis par Le Calame, des journalistes, techniciens et personnels administratifs d'Africa24 se sont retrouvés à travailler plusieurs mois sans rémunération régulière, les virements du Cabinet civil de la présidence camerounaise ne filtrant pas de manière uniforme vers les salariés. Les départs de journalistes vedettes — dont Babylas Boton et Richard Togbé selon Africa Intelligence — ont accentué l'impression d'une chaîne en train de se vider de sa substance.
Le 4 juin 2024, le tribunal de commerce de Nanterre prononce une nouvelle liquidation judiciaire d'Africa24, l'entreprise accusant des arriérés importants auprès de l'URSSAF. Une troisième mise en liquidation en moins de dix ans pour une chaîne que l'État camerounais maintient sous perfusion financière depuis quinze ans.
Ce que le cas Africa24 révèle
L'histoire d'Africa24 n'est pas seulement celle d'une mauvaise gestion. Elle illustre une équation que beaucoup de médias audiovisuels africains peinent à résoudre : comment construire une ligne éditoriale crédible lorsque le principal bailleur de fonds est un État dont on est censé couvrir l'actualité ? Le modèle d'Africa24 reposait sur une forme de complaisance assumée envers ses financeurs gouvernementaux — un équilibre que la moindre tension politique ou le moindre retard de virement suffisait à rompre.
La concurrence des plateformes numériques a aggravé cette fragilité en comprimant les ressources publicitaires disponibles pour les médias généralistes à destination du continent. Mais c'est d'abord la structure de dépendance qui a creusé l'abîme.
Si Africa24 venait à disparaître définitivement, ce ne serait pas simplement la faillite d'une entreprise de médias. Ce serait la démonstration que la voix audiovisuelle panafricaine, telle qu'imaginée au tournant des années 2000, n'a pas trouvé de modèle viable entre l'inféodation aux États et l'abandon au marché.