La Coupe du monde 2026 a officiellement débuté. L'estadio Azteca était plein. Shakira chantait. Les drapeaux flottaient. Gianni Infantino souriait de toutes ses dents. Et pendant ce temps, dans les coulisses de la plus grande compétition sportive de l'histoire, une autre réalité s'écrivait — plus discrète, plus révélatrice.
Le Mexique sous casque
Les matchs disputés au Mexique se déroulent dans une atmosphère de liesse authentique — on ne peut pas enlever ça aux Mexicains. Mais cette chaleur populaire s'accompagne d'un dispositif sécuritaire d'une densité rarement vue pour un événement sportif. Des milliers d'agents déployés, des technologies de surveillance de pointe, jusqu'aux fameux chiens-robots de Guadalupe, présentés fièrement par le maire de la ville hôte de Monterrey. La ville voisine de Monterrey a officiellement intégré des chiens-robots dans son dispositif de sécurité pour accompagner la police municipale durant la compétition. On appelle ça de l'innovation. D'autres l'appellent la militarisation de la fête.
Haïti, priée d'oublier Vertières
Il y a des décisions qui en disent plus que dix discours. À deux jours de son entrée en lice contre l'Écosse, Haïti a dû modifier son maillot. La FIFA a exigé le retrait d'une illustration représentant des combattants de l'indépendance brandissant le drapeau national, estimant que cet élément pouvait être interprété comme un message politique.
L'image en question représentait la bataille de Vertières de 1803. Pas un slogan partisan. Pas un commentaire sur l'actualité. La bataille décisive qui a assuré l'indépendance d'Haïti. L'événement fondateur d'une nation. La FIFA l'a jugé trop politique pour un maillot de football.
La fédération haïtienne a dénoncé une mauvaise interprétation du symbole. L'équipementier Saeta a finalement accepté de modifier le design, tout en assurant que celui-ci visait uniquement à célébrer la fierté, la résilience et l'esprit du peuple haïtien.
Ce n'est pas la première fois. Quelques mois plus tôt, le Comité international olympique avait exigé le retrait de l'image du père fondateur d'Haïti, Toussaint Louverture, des uniformes de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'hiver de Milan-Cortina, estimant qu'elle enfreignait les règles olympiques interdisant tout symbolisme politique. Haïti bat ainsi un record peu enviable : deux réprimandes des plus hautes instances sportives internationales en l'espace de quelques mois.
Toussaint Louverture interdit aux Jeux d'hiver. Vertières interdite au Mondial. Le problème n'est pas la politique — c'est la mémoire noire.
La Côte d'Ivoire supporte seule
La Côte d'Ivoire jouera pour la première fois un Mondial sans fans venus du pays, faute d'avoir pu obtenir de visa pour les États-Unis. Julien Kouadio Adonis, président du Comité national des supporters des Éléphants, ne mâche pas ses mots : « Les supporters ont renoncé au voyage parce que l'État américain ne veut pas voir des supporters de certains pays dont la Côte d'Ivoire, sur son sol. Les États-Unis ont été clairs avec nous en disant qu'ils ne voulaient pas voir nos supporters. »
En mars, le comité espérait envoyer 500 fans outre-Atlantique. Seule une poignée d'officiels sera finalement autorisée à se rendre aux États-Unis, pour encadrer la diaspora ivoirienne déjà présente sur place.
Le décret de Donald Trump, signé fin 2025, suspend l'entrée sur le sol américain des ressortissants sénégalais et ivoiriens, y compris pour les visas touristiques nécessaires aux supporters. Justification avancée par Washington : un taux de dépassement de visa atteignant 8 % pour la Côte d'Ivoire, jugé suffisamment élevé pour justifier un durcissement des conditions d'entrée, malgré le contexte sportif exceptionnel. Un pourcentage présenté comme un argument sécuritaire. Mais qui frappe, sélectivement, des nations africaines qualifiées pour la compétition.
Un arbitre somalien, onze heures de détention, et la porte
Omar Artan, arbitre somalien nommé meilleur arbitre africain par la CAF en 2025, a été refoulé à son arrivée à l'aéroport international de Miami. Il a été interrogé pendant onze heures, détenu plusieurs heures dans une cellule de rétention, puis mis à bord d'un vol retour direction Istanbul. Il possédait un visa en règle. Il était le premier arbitre somalien de l'histoire à être sélectionné pour une phase finale de Coupe du monde.
La réponse de la FIFA fut immédiate et sans appel : « La FIFA n'intervient pas dans les procédures d'immigration du pays hôte, y compris dans l'octroi des visas. »
Traduction : l'instance qui prétend unir le monde délègue à l'administration Trump le soin de décider qui a le droit d'arbitrer le monde.
Le Sénégal fouillé sur le tarmac
À leur arrivée en Caroline du Nord, les joueurs et le staff du Sénégal ont été soumis à des contrôles intensifs dès leur descente d'avion. Les agents du Bureau des douanes et de la Protection des frontières les ont fait asseoir un par un pour les passer aux détecteurs et les contrôler minutieusement. Même traitement pour l'Ouzbékistan, contrôlé par des chiens renifleurs et des détecteurs de métaux à même la rue, dès la descente du bus.
D'autres délégations arrivées sur le territoire américain n'ont pas subi de contrôles comparables. Le tri s'opère. Il ne doit rien au hasard.
L'Iran joue sous les bombes
La situation de l'Iran est d'une autre nature encore. L'Iran a été l'un des premiers pays qualifiés pour le Mondial, mais sa participation a été remise en question après le lancement de frappes israélo-américaines sur le pays le 28 février. Les hostilités ont été interrompues par un cessez-le-feu le 8 avril, qui semble se déliter rapidement après une reprise récente des frappes dans le Golfe.
Les États-Unis ont refusé des visas à une quinzaine de membres de l'encadrement iranien. La fédération iranienne accuse Washington d'avoir retiré à l'équipe son quota de billets pour le tournoi, en violation du règlement FIFA. Le camp de base a dû être déplacé de Tucson, en Arizona, à Tijuana, au Mexique. Les joueurs entrent sur le territoire américain la veille de chaque match, par vol charter, et repartent aussitôt.
On voudrait interdire à un pays en guerre de jouer dans la nation qui le bombarde, on ne s'y prendrait pas autrement. Pourtant l'Iran joue. Et la FIFA parle de football qui unit le monde.
Shakira, et la mémoire courte de la FIFA
La cérémonie d'ouverture à Mexico s'est conclue par une prestation de Shakira, avec Burna Boy, pour l'hymne officiel du Mondial 2026, Dai Dai. Shakira et la FIFA, une longue histoire.
Une histoire qui commence en 2010, quand Waka Waka devient l'hymne planétaire du Mondial sud-africain. Quelques jours après le début de la compétition, le groupe camerounais Golden Sounds menace d'attaquer Shakira pour plagiat, lui reprochant d'avoir repris le refrain de leur tube Zangalewa, sorti en 1986 — un chant militaire des tirailleurs camerounais, partie du patrimoine national. Les ayants droit ont finalement été dédommagés, un accord ayant été trouvé en coulisses. Mais la chanteuse colombienne avait d'abord affirmé que l'inspiration lui était venue en rêve. Seize ans plus tard, elle performe à nouveau pour la FIFA. Le groupe Zangalewa n'était pas sur la scène de l'Azteca.
Qatar 2022 : le monde a regardé, puis oublié
Il faut se souvenir. Avant ce Mondial, il y en avait un autre.
Au Qatar, les associations de défense des droits humains avaient comptabilisé des milliers de travailleurs migrants morts sur les chantiers des stades et des infrastructures. Des hommes venus du Népal, du Bangladesh, d'Inde, des Philippines. Recrutés, endettés dès l'embauche pour payer leurs intermédiaires, logés dans des camps, soumis au système de la kafala qui liait leur statut légal à leur employeur. Certains sont morts de chaleur. D'autres dans des accidents jamais instruits. D'autres encore de causes que les autorités qataries ont classées « naturelles ».
Pendant la compétition, les images de liesse ont fait leur travail. Les buts de Mbappé. La finale Argentine-France. La consécration de Messi. Le monde a regardé. Et la mémoire a été engloutie sous les pixels.
Aujourd'hui, qui se soucie encore des ouvriers du Qatar ? Personne n'en parle. Aucun suivi médiatique sérieux. Aucune accountability. Aucune compensation systémique. Les familles de victimes, pour la plupart, n'ont jamais obtenu réponse. La FIFA, elle, a encaissé ses droits TV et est passée à autre chose.
Ce n'est pas un accident. C'est une méthode.
Les pauses fraîcheur, ou comment vendre de la publicité sous couvert de santé
La FIFA a innové pour ce Mondial. Face aux chaleurs estivales sur le continent américain, elle a instauré des water breaks — des pauses fraîcheur censées protéger la santé des joueurs. Intention louable. Réalité moins.
Dès le match d'ouverture entre le Mexique et l'Afrique du Sud, la mécanique s'est révélée sans pudeur. Fox Sports, diffuseur américain de la compétition, a placé pas moins de cinq spots publicitaires lors de la pause de première période — dont trois mettant en scène Lionel Messi — pour une interruption déjà étirée à deux minutes. En deuxième période, c'est allé plus loin.
Les joueurs, prêts à reprendre, attendaient. L'Afrique du Sud était menée de deux buts. Chaque seconde comptait. Sauf que l'arbitre brésilien Wilton Sampaio, comme l'a documenté The Athletic, s'est mis à échanger avec un coordinateur en bord de terrain qui l'incitait à repousser la reprise. Raison : Fox Sports n'avait pas terminé sa page de publicité. Les téléspectateurs américains ont finalement manqué les premières secondes du jeu — alors que le règlement FIFA impose pourtant un retour aux images du terrain trente secondes avant la reprise.
Un arbitre retenu par la régie publicitaire d'un diffuseur. Sur la pelouse d'ouverture. Au vu de tous.
La FIFA a beaucoup parlé d'unir le monde. Elle a surtout organisé un inventaire de ses priorités réelles. Les joueurs attendent. Les sponsors, eux, passent en premier.
La FIFA comme machine à effacer
La FIFA n'est pas une fédération sportive. C'est une fabrique d'images. Sa mission profonde : produire des millions de séquences de liesse collective qui neutralisent, par saturation émotionnelle, tout ce qui dérange moralement. Les ouvriers morts. Les supporters exclus. Les arbitres refoulés. Les maillots censurés. Les équipes qui jouent pendant que leur pays est bombardé.
Tout cela existe. Tout cela est documenté. Et tout cela résiste rarement à un but en prolongation.
Le sociologue Marc Lazar, dans ses travaux sur le populisme, décrit une idéologie qui « oppose un peuple uni, bon, vertueux contre des élites à la fois stigmatisées et corrompues ». Mais la FIFA opère l'inverse exact : elle est l'élite, elle produit le peuple — ce peuple mondial, unifié le temps d'un tournoi, convoqué pour valider la fête et dissoudre les questions gênantes. Le populisme d'en haut. La communion par le spectacle.
Avec ses propres codes disruptifs : le style décontracté d'Infantino en conférence de presse, ses discours qui empruntent au registre émotionnel plutôt qu'institutionnel, sa manière d'incarner « le football pour tous » pendant que se décide en coulisses qui a le droit d'entrer dans le pays hôte. La rupture avec le style traditionnel de la politique — sans en changer les rapports de force.
Le prix des places, lui, ne s'embarrasse pas de populisme. Les tribunes de ce Mondial ne sont pas peuplées des supporters africains ou caribéens des équipes africaines et caribéennes. Elles sont peuplées de ceux qui ont pu payer, obtenir un visa, franchir une frontière. La fête mondiale est universelle en image. Elle est sélective en pratique.
Ce n'est pas une contradiction. C'est le modèle.
"Ne politisez pas le sport"
La phrase revient à chaque polémique. Elle a été prononcée des dizaines de fois ces dernières semaines, parfois par les mêmes qui ont choisi d'organiser la Coupe du monde dans un pays en guerre avec l'un des participants, dans un pays qui refuse des visas à des supporters selon leur nationalité, dans un pays qui fouille des délégations sportives sur le tarmac selon leur passeport.
Cette Coupe du monde est politique de bout en bout. Elle l'était avant le coup d'envoi. Elle l'est dans ses coulisses. Elle l'est dans ses absences.
Le football n'unit pas le monde. Il révèle les rapports de force qui le structurent.