Des Iraniens, des Afghans, des Géorgiens expulsés vers la Centrafrique sans aucun lien avec ce pays. Des accords secrets, des personnes menottées informées en dernière minute de leur destination. L'administration Trump ne cherche pas à résorber le flux migratoire — les chiffres sont trop faibles pour ça. Elle cherche à établir un précédent, et à voir jusqu'où le droit international peut plier.
Vendredi 12 juin au soir, plusieurs personnes ont atterri en République centrafricaine en provenance des États-Unis. Elles n'ont aucun lien avec ce pays. Certaines sont iraniennes, d'autres afghanes, turques ou géorgiennes. Ce qu'elles ont en commun : elles avaient été protégées par des tribunaux américains qui interdisaient leur renvoi dans leurs pays d'origine, en raison des risques de persécution ou de torture qu'elles y encouraient.
La solution trouvée par l'administration Trump ? Les envoyer ailleurs.
L'Afrique comme exutoire
La RCA rejoint ainsi une liste qui s'allonge discrètement : au moins quatorze États africains ont conclu des accords avec Washington pour recevoir des exilés expulsés en provenance de pays tiers, avec lesquels ces personnes n'ont strictement aucun attachement. Rwanda, République démocratique du Congo, Eswatini, Bénin… Les contours exacts de ces arrangements restent volontairement opaques, maintenus dans le secret aussi bien par l'administration américaine que par les gouvernements concernés, qui savent ces décisions impopulaires auprès de leurs propres populations.
Les organisations humanitaires Refugees International et Human Rights First, qui tentent de documenter ces flux via leur plateforme Third Country Deportation Watch, estiment que les États-Unis ont conclu des accords avec 34 pays, expulsé plus de 19 000 personnes, et dépensé plus de 44 millions de dollars à cette fin depuis le début de la mandature. En retirant le Mexique — cas particulier par sa proximité et son volume — il resterait environ 2 000 personnes envoyées vers d'autres États, dont les pays africains.
Des chiffres symboliques, un effet réel
Ces volumes sont dérisoires au regard des centaines de milliers d'expulsions que Washington voudrait opérer. La chercheuse Aimée-Noël Mbiyozo, de l'Institut d'études de sécurité, est sans ambiguïté sur la fonction réelle de ces déportations : « Les chiffres sont symboliques. Cela ne résorbe absolument pas les centaines de milliers de personnes que les États-Unis voudraient expulser, et ça coûte très cher d'affréter des avions pour en envoyer quinze dans des pays aléatoires. Mais ça sert surtout à établir un précédent. »
Le mécanisme est doublement dissuasif. D'abord pour les candidats à l'exil : un ressortissant sud-américain prêt à risquer l'irrégularité aux États-Unis pèsera différemment cette décision s'il sait qu'il peut se retrouver expulsé du jour au lendemain en RDC ou en Centrafrique, sans papiers, sans argent, sans langue commune. Ensuite pour les États : certains pays ont su résister aux pressions américaines — le Nigeria notamment a refusé de signer. D'autres, affaiblis économiquement, privés de l'aide internationale américaine depuis le début du mandat Trump, se sont trouvés en position de ne pas pouvoir décliner.
Une zone grise soigneusement exploitée
La mécanique juridique de ces expulsions repose sur un glissement délibéré. L'administration ne peut pas renvoyer dans leur pays d'origine des personnes sous protection judiciaire — les tribunaux l'en empêchent. Mais rien, dans ce raisonnement, ne lui interdit formellement de les envoyer dans un État tiers. Le flou est entretenu, testé, élargi.
Résultat : des personnes sous mesure de protection se retrouvent en Centrafrique — pays que le département d'État américain classe lui-même au plus haut niveau de danger, en déconseillant formellement à ses propres ressortissants de s'y rendre. Des sénateurs américains, dans un rapport publié en février, relevaient que plusieurs de ces exilés étaient renvoyés dans leur pays d'origine quelques jours à peine après être arrivés dans ces États tiers — les États-Unis obtenant ainsi indirectement ce que la justice leur interdisait de faire directement.
Les conditions de ces transferts sont à l'avenant. « Ils sont perdus, ils ne parlent pas la langue du pays où ils arrivent, ils n'ont aucun lien avec lui. Et vraisemblablement, ils ne savent même pas où ils sont envoyés. Plusieurs témoignages ont indiqué qu'ils sont informés sur le coup, et transportés menottés », décrit Mbiyozo. Sur quinze Latino-Américains expulsés vers Kinshasa mi-avril, un seul se trouvait encore sur le territoire congolais au moment du bilan. Les autres ont disparu dans des trajectoires que personne ne suit vraiment.
Un précédent qui déborde les frontières
L'inquiétude de la chercheuse ne porte pas seulement sur ce que fait l'administration Trump. Elle porte sur ce que cela autorise ensuite, au-delà des États-Unis. Car l'Union européenne vient précisément d'adopter une réforme migratoire qui s'inscrit dans une logique comparable : créer des centres de rétention pour déboutés de l'asile dans des pays tiers, hors de l'UE.
« L'administration Trump essaie de voir jusqu'où elle peut aller dans cette zone grise, et quels pays l'accepteront. Elle teste le système judiciaire américain, elle voit les limites de ce qui est autorisé en vertu du droit international, elle remet en cause le droit humanitaire », résume Mbiyozo.
Ce qui se joue en Centrafrique, au Rwanda, en RDC, n'est pas une politique d'immigration. C'est l'écriture d'un nouveau droit de fait — construit dans le secret des accords, l'opacité des trajectoires, et l'impuissance calculée des États récipiendaires.