Le président ghanéen John Mahama annonce un examen juridique approfondi du projet de loi anti-LGBTQ+ adopté par son Parlement. Une prudence de façade, ou un vrai signal ? En attendant, le Sénégal et l'Ouganda ont déjà franchi le pas. Trois pays, trois législations, une même tendance de fond : la criminalisation de l'intime.Le Ghana temporise — mais le texte est déjà voté
Il faut saluer, si l'on peut dire, la retenue du geste. Lors d'une visite au Royaume-Uni, le président ghanéen John Mahama a déclaré que son conseiller juridique et le procureur général allaient examiner le projet de loi anti-LGBTQ+ adopté vendredi par le Parlement d'Accra avant qu'il ne l'approuve officiellement. Ce projet de loi, présenté par un groupe de députés toutes tendances confondues, prévoit jusqu'à trois ans d'emprisonnement pour toute personne s'identifiant comme lesbienne, gay, bisexuelle, transgenre ou queer. Il instaure également une obligation de signalement à la police des actes interdits. Mahama a aussi évoqué des irrégularités de procédure lors du vote, que le président du Parlement s'efforce de corriger.
Ce n'est pas la première fois que le Ghana s'aventure sur ce terrain. Un texte similaire avait été adopté en 2024, mais l'ancien président Nana Akufo-Addo avait refusé de le promulguer, en invoquant notamment les recours devant la Cour suprême. La nouvelle version, réintroduite cette année, a été jugée moins sévère par certains élus de l'opposition qui regrettent que les amendements apportés aient affaibli l'arsenal répressif. Qu'on se rassure ou qu'on s'inquiète selon le camp où l'on se trouve : la version actuelle prévoit tout de même la prison pour les « alliés » — ceux qui soutiendraient publiquement des personnes LGBTQ+.
La pression sur Mahama ne vient pas seulement du Parlement. Les chefs religieux, particulièrement influents dans la vie politique ghanéenne, réclament depuis des années un durcissement des lois anti-homosexualité qui existent déjà dans le pays — un héritage direct des codes pénaux de l'époque coloniale britannique, jamais abrogés depuis l'indépendance.
Sénégal et Ouganda : deux pays qui n'ont pas attendu
Le Ghana délibère. Le Sénégal et l'Ouganda, eux, ont tranché. En mars dernier, le Parlement sénégalais a adopté une loi prévoyant jusqu'à dix ans de prison pour les actes sexuels entre personnes de même sexe, et criminalisant toute forme de « promotion » de l'homosexualité. Dix ans. Pour avoir aimé la mauvaise personne au regard de la loi.
L'Ouganda est allé encore plus loin. En 2023, le pays a instauré la peine de mort pour certains actes homosexuels — une décision qui a provoqué un tollé international, entraîné des sanctions et coupures d'aide au développement de la part de plusieurs pays occidentaux et d'organisations internationales, sans pour autant que la loi soit retirée. Elle est en vigueur. Elle s'applique. Elle tue — ou du moins, elle en menace.
Ce qui frappe dans ces trois cas n'est pas uniquement la sévérité des peines. C'est la direction du mouvement. Dans chacun de ces pays, on ne revient pas sur des lois liberticides héritées de la colonisation : on les aggrave, on les réactive, on les amplifie. Comme si l'indépendance culturelle et morale vis-à-vis de l'Occident passait désormais par la répression des minorités sexuelles — un contresens historique d'autant plus troublant que ces lois d'origine coloniale sont précisément celles que l'on prétend défendre en s'y accrochant.
L'État dans la chambre à coucher : une ingérence profondément grave
Il faut nommer les choses clairement : ce dont il s'agit ici, c'est de l'intrusion de l'appareil législatif et répressif dans la vie intime de citoyens qui s'aiment. Pas dans leur rapport à la société. Pas dans leurs activités publiques. Dans leur lit. Dans leur désir. Dans l'espace le plus privé qui soit.
C'est regrettable. C'est inquiétant. C'est grave.
Regrettable, parce que ces législations réduisent des êtres humains à leur sexualité pour mieux la sanctionner, en faisant de l'amour entre personnes de même sexe un acte pénal — non pas selon la victime, mais selon l'État. Inquiétant, parce que la dynamique régionale est claire : le Ghana observe le Sénégal, qui observe l'Ouganda, et chacun légitime l'autre dans une surenchère répressive qui s'habille tantôt de souveraineté culturelle, tantôt de valeurs familiales, tantôt de religiosité politique.
Grave, enfin, parce que derrière chaque paragraphe de loi se cachent des vies réelles. Des femmes et des hommes qui devront choisir entre l'exil, le silence ou la prison. Des familles qui devront décider si elles « signalent » leurs propres enfants. Des professionnels de santé qui hésiteront à soigner, des journalistes qui hésiteront à couvrir. La loi ne reste jamais sur le papier : elle change les comportements, produit de la honte, alimente la violence ordinaire.
L'argument culturel ne tient pas
Certains avancent que ces lois protègent des valeurs culturelles africaines. L'argument mérite d'être examiné — et réfuté. D'abord, parce que l'homosexualité existe en Afrique depuis la nuit des temps, comme partout ailleurs dans le monde : les archives ethnologiques et les traditions orales en témoignent, bien avant l'arrivée des colonisateurs. Ce qui est « importé », c'est précisément la criminalisation — via les codes pénaux victoriens britanniques, le droit canon catholique, les préceptes moraux des missions évangéliques. Défendre ces lois au nom de l'authenticité africaine, c'est défendre le legs colonial contre les libertés individuelles.
Ensuite, parce que « culture » ne saurait être synonyme d'uniformité imposée. Les cultures africaines — au pluriel — sont traversées de diversités profondes, y compris dans la manière dont les sociétés ont historiquement composé avec les expressions de genre et de désir. Les utiliser comme bouclier pour justifier l'emprisonnement de citoyens adultes consentants relève d'une récupération politique, pas d'une défense culturelle sincère.
Human Rights Watch, Amnesty International et de nombreuses organisations africaines de défense des droits humains ont recommandé l'abandon de ces textes. Leur voix compte. Mais elle pèse peu face aux machines législatives quand elles sont en marche, et face aux réseaux évangéliques et islamistes qui financent, conseillent et coordonnent ces offensives juridiques à l'échelle du continent.
Ce que Mahama signe — ou ne signe pas — dira tout
Le président ghanéen joue la montre. Il promet un examen, un renvoi devant le Conseil d'État en cas de problème, une vérification des irrégularités procédurales. C'est sa marge. Ce sera sa responsabilité. S'il promulgue ce texte, il rejoindra une liste de chefs d'État africains qui ont choisi de faire des minorités sexuelles les sacrifiés d'un projet de souveraineté mal compris. S'il refuse, ou s'il renvoie le texte au Parlement, il prendra un risque politique réel dans un pays où les leaders religieux ont un poids électoral considérable — mais il enverra un signal que la légitimité d'un État ne se construit pas sur la persécution de ses propres citoyens.
La balle est dans son camp. Et dans le regard du monde.