Le 18 juin 2026, le Niger a officiellement notifié aux Nations unies sa décision de se retirer de la Cour pénale internationale. Un acte attendu, annoncé en fanfare par l'Alliance des États du Sahel dès septembre 2025, mais qui prend désormais une réalité juridique. Troisième pays à franchir ce pas après le Burundi et les Philippines, le Niger ouvre une brèche dont on mesure mal encore toute l'ampleur. La question n'est plus de savoir si d'autres suivront, mais combien.
Il y a quelque chose de solennel dans la formalité d'un retrait. On pouvait ignorer la déclaration politique, la rhétorique souverainiste, les communiqués tonitruants. On ne peut pas ignorer un acte officiel reçu par le Secrétariat général des Nations unies. Le 18 juin 2026, les autorités nigériennes ont transmis leur notification de retrait à l'ONU. La CPI, basée à La Haye, en a confirmé la réception le 23 juin. Conformément au Statut de Rome, le retrait ne sera effectif qu'un an après la notification, soit le 18 juin 2027. D'ici là, le Niger reste tenu de respecter l'ensemble de ses obligations envers la juridiction.
La mécanique juridique est scrupuleusement respectée. Ce qui ne l'est plus, en revanche, c'est le projet politique qui avait présidé à la création de la Cour.
La rhétorique de l'AES, entre souveraineté et impunité
Le 22 septembre 2025, le Burkina Faso, le Mali et le Niger, membres de l'Alliance des États du Sahel, avaient annoncé conjointement leur retrait de la CPI. Ils avaient qualifié l'institution d'instrument de répression néocolonial. Dans leur communiqué commun, les trois juntes s'étaient engagées à développer des « mécanismes endogènes » capables d'assurer la justice et la consolidation de la paix sans recourir aux institutions internationales qu'elles jugent inadaptées à leurs réalités.
La formule est commode. Mais elle mérite d'être pesée. Les autorités de ces pays n'ont pas respecté leurs obligations juridiques internationales d'enquêter sur les violations graves du droit de la guerre commises par leurs forces de sécurité et par des groupes armés islamistes, laissant l'impunité s'installer. Quitter la CPI au nom de la souveraineté, dans ce contexte précis, ressemble davantage à une protection contre d'éventuelles poursuites qu'à un projet de justice nationale ambitieux. « En annonçant leur retrait de la Cour pénale internationale, les dirigeants du Burkina Faso, du Mali et du Niger privent leurs populations d'une voie internationale importante pour obtenir justice et réparation », a déclaré Liz Evenson, directrice du programme Justice internationale à Human Rights Watch.
Il y a pourtant une part de vérité dans le grief sahélien. Le fait que la CPI ne juge quasiment que des Africains a été largement critiqué et a donné à certains gouvernements africains une justification légitime pour demander le retrait de leur État du traité de Rome. Cette critique n'est pas neuve. Entre 2009 et 2015, la Cour avait essuyé les critiques des pays africains et de l'Union africaine pour n'avoir inscrit à son rôle que des affaires africaines. Elle avait semblé alors surmonter la crise. Elle ne l'avait peut-être que différée.
Poutine, Netanyahu : quand les puissants bafouent la Cour impunément
Car ce qui fragilise fondamentalement la CPI aujourd'hui, ce n'est pas le Sahel. C'est l'impunité des forts.
Le 21 novembre 2024, la CPI a lancé des mandats d'arrêt contre Benjamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, en lien avec la guerre à Gaza. Vladimir Poutine, lui, est sous mandat d'arrêt depuis mars 2023 pour déportation illégale d'enfants ukrainiens. Deux chefs d'État ou de gouvernement en exercice, deux mandats d'arrêt, zéro arrestation. La démonstration est implacable : la justice internationale s'applique aux faibles, négocie avec les puissants.
La réaction américaine dit tout. Le 6 février 2025, Donald Trump a signé un décret prévoyant des sanctions contre la CPI, interdisant l'entrée aux États-Unis de ses dirigeants et employés, et gelant leurs avoirs. Washington est allé plus loin encore : un troisième train de sanctions a été annoncé le 20 août 2025 par le secrétaire d'État Marco Rubio contre quatre magistrats de la CPI, dont deux juges canadien et français, affirmant qu'ils avaient joué un rôle déterminant dans les actions visant à poursuivre des Américains et des Israéliens.
Des juges sanctionnés pour avoir fait leur travail. L'absurde aurait de quoi faire rire, si les conséquences n'étaient pas si graves pour les victimes.
Après le Niger, qui ?
Le Kenya, l'Afrique du Sud et la Gambie avaient par le passé exprimé leur intention de se retirer de la CPI, avant de revenir sur leur décision ou de ne pas y donner suite. Le mouvement existe, il est latent. Dans ce contexte, la survenance d'un événement jugé inacceptable pourrait entraîner une vague de retrait massive des États africains. Peut, par exemple, constituer un tel événement la libre circulation de Vladimir Poutine et de Benjamin Netanyahu sur le territoire des États occidentaux membres de la CPI, malgré les mandats d'arrêt émis à leur encontre.
L'avertissement est daté de novembre 2025. Il est déjà en train de se réaliser.
Du côté européen, une esquive a été évitée de justesse. Après que le gouvernement Orbán eut fait adopter par le Parlement le retrait de la Hongrie de la CPI, le nouveau gouvernement de Péter Magyar, sorti victorieux des élections législatives de 2026, a présenté un projet de loi visant à réintégrer le pays dans le cadre juridique du traité de Rome, et l'a fait approuver en deux jours. Un sauvetage in extremis qui illustre, s'il en était besoin, à quel point la CPI est désormais un objet de lutte politique intérieure dans de nombreux pays.
Une institution qui résiste, mais qui chancelle
La CPI compte actuellement 125 États membres. Elle a ouvert des enquêtes sur des crimes présumés dans 17 situations, notamment en Afghanistan, en RDC, en Libye, en Palestine, en Ukraine et au Venezuela. Elle continue de fonctionner, de mener des procédures, de rendre des verdicts. En mars 2025, les autorités des Philippines, agissant sur la base d'un mandat d'arrêt de la CPI, ont arrêté l'ancien président Rodrigo Duterte et l'ont transféré à La Haye, où il a été inculpé de crimes contre l'humanité. Les Philippines avaient quitté la Cour en 2019. La Cour l'a quand même rattrapé.
C'est peut-être là l'essentiel. La CPI est imparfaite, sélective, lente, soumise aux rapports de force. Mais elle existe. Elle constitue, même dans son état dégradé, un horizon de droit vers lequel les victimes peuvent se tourner. Chaque départ l'affaiblit un peu plus. Chaque impunité acceptée — qu'elle s'appelle Poutine, Netanyahu ou Ibrahim Traoré — lui retire un peu de sa crédibilité. Ce n'est pas la CPI qui disparaît, c'est l'idée que le droit peut s'appliquer à tous.
La CPI a regretté « toute décision de se retirer de l'effort collectif visant à mettre fin à l'impunité pour les crimes internationaux les plus graves ». Un communiqué poli pour une défaite qui ne dit pas son nom.