Dans les rues encombrées de Nairobi, un changement discret mais profond est en cours : le vrombissement des moteurs à combustion cède progressivement la place au ronronnement presque imperceptible des deux-roues électriques. Une transition qui s'accélère à travers plusieurs pays africains, et que la guerre au Moyen-Orient est venue brusquement amplifier.
Pour Wisly Onyaiti, chauffeur de boda-boda — ces moto-taxis omniprésents au Kenya — la conversion à l'électrique n'est plus une question idéologique mais arithmétique. Depuis qu'il roule sur sa monture électrique, ses économies quotidiennes atteignent 2 000 shillings, soit environ 17 euros. Dans un pays où nombre de salariés peinent à dépasser les 100 euros mensuels, la différence est existentielle. Les pannes mécaniques, les fuites d'huile, les pièces à changer — toutes les contraintes liées au moteur à combustion ont, dit-il, simplement « disparu ».
Une équation économique implacable
La logique est limpide. Une batterie chargée, offrant une autonomie d'environ 80 kilomètres, coûte 265 shillings dans les centres d'échange disséminés à travers la capitale kényane. À titre de comparaison, parcourir la même distance avec un moteur thermique requiert 2,5 litres d'essence, soit 530 shillings — exactement le double. L'échange de batterie lui-même prend moins de deux minutes.
Les constructeurs ont par ailleurs rendu l'accès à ces machines délibérément abordable en ne vendant que les motos, et non les batteries, dont les propriétaires louent l'usage à la recharge. Les modèles d'entrée de gamme s'affichent à environ 650 euros neufs.
Spiro et l'industrie locale
C'est dans ce contexte que la start-up africaine Spiro s'est imposée comme le pivot de cette révolution. Depuis son installation au Kenya en septembre 2023, la marque revendique désormais environ 90 % du marché des motos électriques dans le pays. Dans son usine nairobie, des dizaines d'ouvriers assemblent jusqu'à 400 unités par jour à plein régime. Les chiffres témoignent d'une croissance fulgurante : 4 000 motos vendues en 2024, 14 000 en 2025, avec un objectif de 50 000 fixé pour 2026.
Présente également en Ouganda, au Rwanda, au Bénin, au Togo, au Nigeria et au Cameroun, Spiro estime à 100 000 le nombre de ses deux-roues circulant aujourd'hui sur les routes africaines — et aspire à tripler ce chiffre d'ici la fin de l'année.
Une spécificité continentale
Ce basculement vers l'électrique s'explique en partie par une caractéristique propre au continent : en Afrique, la grande majorité des motos ont un usage commercial — taxi, transport de marchandises — là où en Europe elles servent d'abord aux trajets domicile-travail ou au loisir du week-end. Les économies réalisées pèsent d'autant plus lourd que les revenus des conducteurs africains sont structurellement faibles.
À cela s'ajoute une dimension énergétique favorable. Au Kenya, 93 % de l'électricité est d'origine renouvelable — géothermie, hydroélectricité, solaire, éolien. À l'inverse, l'intégralité de l'essence est importée, alourdissant la balance des paiements à chaque litre consommé. Pour les autorités kényanes, la transition électrique est donc aussi une question de souveraineté économique.
Certains gouvernements ont d'ailleurs franchi le pas réglementaire : Kigali a interdit les motos thermiques, et l'Ouganda pousse activement à une conversion rapide.
L'ironie géopolitique
La guerre en Iran et le blocage du détroit d'Ormuz ont fait flamber les prix du carburant à l'échelle mondiale, accélérant mécaniquement la demande pour les alternatives électriques. Les ventes de motos électriques ont bondi de 40 % en trois mois selon les principaux acteurs du secteur. Joe Croft, fondateur d'ArcRide, note avec une ironie bien méritée que Donald Trump, en soutenant Israël dans ce conflit, a involontairement « rendu les véhicules électriques bien plus attractifs ».
Un modèle exportable
Cette mutation africaine n'est pas sans rappeler le bond technologique des années 2000, quand la téléphonie mobile et les portefeuilles électroniques avaient permis au continent de court-circuiter des décennies de retard en matière de bancarisation. L'Afrique avait alors appris des autres ; cette fois, elle pourrait bien montrer la voie.
Spiro, en tout cas, l'a compris. L'entreprise envisage désormais sérieusement d'exporter son modèle en Asie. Le transport durable, longtemps présenté comme un luxe occidental, est peut-être en train de trouver son terrain d'expérimentation le plus fertile à Nairobi, Kigali ou Lagos.